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14/04/2005

Nouvelle : Feu Follet

Je vais mourir et je suis heureux.

Je vais mourir, et contrairement à ce que l'on dit, je n'ai pas revu toute ma vie, mais simplement ses derniers instants, les plus importants, et puis, aussi, deux souvenirs d'enfance.

Je vais mourir, et je me souviens, maintenant, allez savoir pourquoi, des feux follets que je cherchais, tout jeune, dans les cimetières, les soirs d'été. Je n'en ai jamais vu. Peut-être qu'il ne fait pas assez chaud en Normandie, peut-être qu'après tout, les feux follets, ça n'existait pas, m'étais-je dit. Mais maintenant je sais que ça existe, et si je n'en ai jamais vu, c'est qu'il y avait une raison: je ne les aurais jamais tant désirés.

L'autre souvenir qui me vient maintenant, c'est celui des villes en ruines. Des villes en ruines, ça non plus, je n'en ai jamais vu - je veux dire, de mes yeux, vu; parce qu'à la télé... - mais mon père, lui, avait connu cela.

Il me l'avait dit: il y a quelque chose d'extraordinaire à se promener dans les ruines d'une ville. Le temps d'une cigarette, il avait évoqué ce grand calme, cette étrange supériorité à être encore vivant, alors que tout autour de vous n'est que chaos, ruines et destructions. Marcher dans les ruines... avait-il dit, en exhalant la fumée... Il avait marmonné ça en passant, un peu comme un secret qui lui pesait, un peu comme une confession.

Je l'avais juste envié. C'était quelque chose qui sortait du train train de la grise école et des jeudis et des dimanches de solitude. Je l'avais envié, voilà tout. Et immédiatement après, j'en avais eu honte. Tout comme lui, j'avais eu honte, honte de penser que la guerre pouvait avoir quelque chose d'excitant, et lui, je pense, avait eu honte d'y avoir pris du plaisir.

Je n'avais donc rien dit, n'avais posé aucune question et avais même, je ne sais comment, empêché mon regard de briller, cela aurait été comme d'avouer une faute. Je n'avais rien dit. Rien. Je n'avais rien montré, absolument rien. Lui, avait dû prendre cela comme un reproche, et n'en avait jamais plus parlé. Moi non plus d'ailleurs.

C'est bien plus tard, que je me suis retrouvé dans une ville en ruines. Il n'y avait pas eu de bombardiers, il n'y avait pas eu d'alerte, pas de sirène, on avait juste retiré violemment la carpette de dessous les pieds de ce qui s'appelle, s'appelait, Tokyo. Et moi, je me suis retrouvé dessous.

Les tremblements de terre, cela faisait bien longtemps que je n'y croyais plus. Cela n'arrivait qu'aux autres, bien sûr. Kobe avait été ratatiné, mais c'était Kobe, les constructions étaient vieilles. Dans les Sakhaline, une ville entière avait été gommées de la carte, mais c'était des constructions russes, et quand on a pris une fois Aeroflot, on ne s'étonne de rien. En Irak, c'était l'Irak, au Pérou, c'était le Pérou; moi j'étais à Tokyo, et depuis plus de 20 ans qu'on me disait que le gros, le "big one" était pour bientôt, je n'y croyais tout simplement plus. Je m'étais habitué aux secousses de forces 3 à 4, j'étais même passé par des forces 5. Il ne s'était rien passé de vraiment dramatique. Toutes les constructions avaient résisté, et de toute manière, la grande faille n'était pas à Tokyo même, mais dans la baie de Sagami -- pas trop loin d'ici, je sais, mais quand même pas tout près.

Je crois que Tokyo voulait mourir ou du moins ne voulait plus être ce qu'elle était. Tokyo ne se supportait plus, devenu trop grand, trop compliqué, trop exigeant. Tokyo chassait ses habitants, ils partaient tous, le soir, dans des banlieues lointaines, écrasés de sommeil et d'alcool... Tous les soirs, Tokyo se vidait, tous les matins Tokyo se remplissait. Mais ce n'était pas les mêmes qui revenaient. Chaque jour apportait sa cargaison de futurs suicidés. C'était des vieillards démunis, abandonnés de leur descendance, des "salaryman" que leur vie dévorait, des ados stressés par la course aux examens d'entrée et des enfants persécutés par d'autres enfants, tout simplement parce qu'ils étaient un peu différents, un peu plus faibles, un peu plus sensibles. Il y avait même des bébés qui refusaient d'être bébé et qui s'éteignaient sans même essayer. Tokyo, le monstre avait besoin de chair fraîche.

Dans le temps qui avait précédé le grand spasme, on sentait un surplus d'énergie, de nervosité dans l'air. Les chiens aboyaient plus longtemps le soir, et plus tôt le matin ; les machines se bloquaient, il y avait plus d'accidents dits stupides ; les trains et les métros étaient plus bondés, étaient en retard; les ordinateurs faisaient plus d'erreurs ; les gens achetaient, dépensaient comme ils ne l'avaient jamais fait, les vendeurs en étaient devenus moins polis, agressifs même; les bars, «love hotel» et bordels ne désemplissaient pas.

Je m'étais retrouvé pris dans cette frénésie, et la mélancolie, la tristesse qui avaient été miennes depuis plus d'un an, avaient soudain disparu. Fay m'avait trahi, qu'elle aille se faire foutre! Au diable la culpabilité, les regrets et la colère qui logeaient en moi sans jamais payer de loyer! C'était le printemps, c'était le retour de la vie! Allez, zou! Dehors! Du balai et bon vent, la vie m'attendait!

Tous les soirs, dans les bars, je rencontrais une foule de nouveaux meilleurs amis du monde. Les Japonaises étaient de moins en moins farouches et mon stock de capotes s'épuisait à la même vitesse que mes économies. Et alors? J'avais une carte de crédit, je ne l'avais jamais utilisée, c'était le temps ou jamais, on verrait plus tard pour le remboursement! J'avais attendu le grand amour, et là j'avais dégusté! J'avais cherché la profession idéale, la vocation en un mot, et je faisais toujours le même morne boulot. En attendant, je me morfondais, je me rongeais, je ne passais mon temps qu'à prévoir le pire, à être prêt en cas de... et merde!...

Maintenant était maintenant, c'était maintenant que j'étais, et c'était maintenant que j'avais envie d'être. Le fric filait, les nanas défilaient, je vivais.

J'étais triste.

J'avais été abusé, et j'étais usé et désabusé. Je n'avais pour ainsi dire plus rien à espérer.

Et c'est à ce moment que je l'ai rencontrée.

Au troisième rang, elle était là. Rien ne la distinguait des centaines d'O.L (Office Lady) que leur patron envoyait chaque mois faire ces stages de français commercial. Rien ne la distinguait, mais là, elle était là, plus là que toutes les autres. Elle était là, et elle était la femme absolue, pure femelle, pure femme.

A ce moment là, j'ai su.

Il y a des moments dans la vie où l'on sait. Quand je me suis marié, je savais que je faisais une connerie. Une toute petite voix qui venait du plus profond de moi me murmurait que ce n'était pas ça. Cette petite voix, je l'ai entendue, mais je ne l'ai pas écoutée. Ma tête me disait " non, non, Kimiko est une très bonne fille, elle est brillante, dynamique, et a un caractère assez fort, un peu trop peut-être, mais c'est ce qu'il te faut... Et puis en plus avec elle tu pourras partir au Japon. C'est une nouvelle vie, c'est ta porte de sortie et ton billet d'entrée, c'est..."

Evidemment c'est la tête qui avait gagné. Quand on est jeune, on n'écoute pas ses intuitions, on les prend pour des impulsions. C'est après qu'on s'aperçoit que l'on savait. Je crois que c'est un proverbe chinois qui dit que l'expérience est une lampe qui sert à éclairer le chemin que l'on a parcouru... C'est exactement ça. Enfin presque. Maintenant, je sais que je peux croire mon intuition.

Pour Fay, cela avait été la même chose. J'étais follement amoureux d'elle. C'était un progrès, car ce n'était pas quelque chose de réfléchi. Tout en elle me plaisait. Pas vraiment le physique, il est vrai. J'avais trop l'habitude des asiatiques, des peaux mates et des petites poitrines, mais à part ça, tout en elle me plaisait: son humour, sa culture, son esprit de décision, sa tendresse et ses côtés fantaisistes. Fay me plaisait résolument. Pourtant là encore, la petite voix me susurrait qu'il y avait quelque chose de bizarre, que j'aurais des surprises, que tout ne pouvait pas être aussi beau que cela le paraissait. Une fois encore, ma tête m'a dit: «Non, non, non, ce qui te dérange, c'est sa peau très blanche, la forme de son corps, et ses cheveux fins et clairs, c'est tout! Crois-moi, Fay est la femme de ta vie!»

Ah! Tudieu, tu parles que c'était la femme de ma vie, elle a failli me la foutre en l'air, ma vie, oui! Sa fantaisie, son énergie, cela avait un nom: cocaïne! Moi, je ne savais pas ce que c'était. Je connaissais le nom, bien sûr, mais pas la chose. Et j' ai vu Fay, doucement, mais sûrement, se dégrader, se décomposer, s'anihiler devant moi; et moi, impuissant, je n'y pouvais rien, parce que je n'y comprenais rien. J'allais tomber avec elle, car, vraiment, je l'aimais. Heureusement l'instinct, celui que je n'avais pas écouté m'a hurlé cette fois-ci qu'il fallait partir, et partir tout de suite. Que diantre de l'image des rats qui abandonnent le navire, c'était ma santé mentale, ma vie, qui étaient en jeu, et j'ai tout juste eu le temps de me retirer avant qu'elle ne m'entraîne avec elle dans sa chute.

Depuis, cette petite voix, je l'écoute! Et qu'est-ce qu'elle me disait cette petite voix? Elle me disait:"Vas-y, vas-y, c'est elle! C'est elle, je te dis!" Evidemment, la tête n'allait pas se laisser faire si facilement. Elle était tout ce que je n'aimais pas, une O.L, assurément sans imagination, qui m'horripilerait avec toute ses questions stupides que j'avais entendues plus que tout mon soûl: ce que je pensais du Japon, si je pouvais manger avec des baguettes, si j'aimais le poisson cru, etc... En plus ce serait un veau au paddock, ne penserait qu'à s'habiller -après- et à m'exhiber auprès de ses copines pour montrer qu'elle avait pu se dégotter un étranger. Ce ne serait certainement pas avec ça que j'aurais des conversations à n'en plus finir, tout ça serait très limité, et en plus...

Bref la tête, cette fameuse logique qu'on vante tant chez nous, allait bon train et une fois de plus, voulait prendre le contrôle de ma vie. Mais la petite voix, venue du fond de mes tripes, prenait de plus en plus de force, et lentement, pendant que je répétais mes billevesées devant l'assistance, bâtissait l'assurance que, oui, vraiment, c'était elle... elle.

Je faisais mon cours en pilotage automatique, je me levais, passais au tableau, envoyais les blagues habituelles, tout cela se passait sans mon contrôle - j'avais fait ce cours tant de fois!. A un moment, j'ai eu le courage de la fixer dans les yeux. Je ne sais pas si le cours s'est arrêté à ce moment-là, mais moi, j'ai eu l'impression que le temps s'arrêtait. J'étais devant une oeuvre d'art, j'admirais, béat, et cette oeuvre, j'allais la posséder. Je le savais.

Oui, je savais.

Je ne sais comment j'ai terminé la conférence, je ne sais guère plus ce que j'ai répondu à ceux qui sont venus monter après sur l'estrade pour me poser des questions. Tout ce que je sais, c'est qu'elle était parmi eux, et que je l'ai fait passer la dernière. La question n'avait, évidemment aucune importance, mais dans ce pays, on joue le jeu, et on l'a joué. Bien, je pense.

Nous sommes sortis ensemble du building, côte à côte, et je sais que je me torturais pour savoir comment j'allais lui proposer d'aller prendre un café ensemble. Je sais que le dos de sa main avait effleuré la mienne et que j'en avais ressenti une forte chaleur qui m'était remonté tout le long du bras, jusqu'au coeur. A ce moment-là ce n'était plus la peine de prétendre. Alors je me suis arrêté de marcher. Elle s'est immobilisée. J'ai avancé la main pour prendre la sienne quand...

Le monde autour de nous a sauté.

Et il est retombé.

Sur nous.

La claque -- le coup de pied au cul, plutôt -- avait été immense. Il n'y avait pas eu de longue vibration latérale qui commence doucement et qui va en s'amplifiant. Il n'y avait eu ni tangage, ni roulis. Cela avait été un grand choc, venu des entrailles de la terre. Les cyclopes enfermés - vieux mythe grec - avaient forcé la porte et avaient explosé la prison. J'ai tout juste eu le temps de voir le building à côté de nous s'effondrer.

Sur elle. Sur moi. Sur nous.

Par quel miracle nous n'avons pas été écrasés, je n'en sais rien. Nous avons été projetés ensemble, nous sommes tombés ensemble et avons été enterrés ensemble.

Tout ce que je peux sentir, maintenant, est sa main dans la mienne. Dans le choc, j'ai dû continuer mon geste. Ses doigts me serrent et c'est la seule sensation que j'aie. Mon dos doit être cassé quelque part et je ne ressens que la pression de sa main. Elle gémit. Je voudrais l'appeler, lui parler, mais je ne peux pas. Aucun son ne peut sortir de ma gorge. Et puis, je ne connais même pas son nom... Elle, elle connaît le mien, mais elle gémit, longuement, suavement. Il n'y a pas de douleur dans son appel, je le sais. Je sens un liquide chaud, réconfortant couler entre mes doigts. Du sang, mais quel sang? Sa main presse la mienne, mais de moins en moins fort. J'ai envie de dormir, j'ai envie de partir. Elle va mourir et je vais mourir. Nous allons partir ensemble.

Maintenant me reviennent les images que je m'étais faites quand j'écoutais mon père parler. Je me souviens de ses paroles. "Il y a quelque chose d'extraordinaire -- avait-il dit extraordinaire? -- à se promener dans une ville en ruines".

La ville en ruines est au dessus de nous et sera notre linceul. Tout doit être calme maintenant là- haut. Un silence de mort comme on dit.

Tout cela m'est bien égal. Je vais mourir et je suis heureux. Je l'ai rencontrée, elle. Et c'est bien elle. Je vais mourir avec elle. La vie n'aura pas le temps de nous détruire, maintenant plus rien ne peut nous détruire, et la mort nous donnera l'éternité.

Il y a tant de décombres au dessus de nous qu'on ne trouvera pas nos cadavres. Nous nous décomposerons lentement, doucement, et bientôt, dans la chaleur d'une nuit d'été, de nous deux, naîtra une petite flamme, un feu follet, qui dansera au dessus de la ville en ruines.

Commentaires

Emouvant, pessimiste, cruel aussi.

Ecrit par : schleuder | 19/04/2005

L'amour tragique... Un texte écrit avec le coeur et les tripes, n'est-ce pas ? Ca se sent, et on n'ose pas trop commenter, car on vous sent ici les nerfs à fleur de peau. Une grande part de vécu, une souffrance intime s'exprime là, j'imagine.

Les ruines, ça me fait penser à Gunkanjima. Etes-vous allé voir ce site :
http://www.ambixious.co.jp/g3/
? Il en vaut la peine.

Le Japon : Tout ce que vous décrivez (à part la mort écrasé sous un bâtiment, bien sûr), je l'ai vu. Je comprends bien ce que vous nous décrivez.

A bientôt.

Ecrit par : all_zebest | 21/04/2005

Ah quel beau récit ! Je ne regrette pas cet instant passé à te lire...Un moment très fort !

Ecrit par : tinou | 31/10/2006

Merci Tinou d'avoir pris le temps de lire ce texte. Content que cela t'ait plu.

C'est le tout premier texte que j'ai écrit en français et j'ai eu du fil à retordre avec les anglicismes - surtout qu'à l'époque j'habitais encore au Japon - donc ne parlais quasiment jamais le français.

Ecrit par : zorglub | 01/11/2006

Je tombe sur ce texte par hasard en faisant des recherches, je lis, je suis subjugué.

Zorglub, c'est beau, c'est tout !

Ecrit par : Schenkraut | 07/01/2007

Un petit PS à mon message précédent :

j'ai peur que le "c'est tout" soit mal interprété. Par là j'ai voulu dire qu'il n'y avait rien à ajouter. Ton texte est superbe, plein de sentiments ; une subjectivité qui ne pouvait sûrement mieux être retranscrite.

Voilà, bonne continuation.

Ecrit par : Schenkraut | 08/01/2007

Que voulez-vous que je réponde à un commentaire comme ça!

J'en rougis de plaisir! Merci Schenkraut!

Pour la petite histoire, je suis maintenant marié à celle qui m'a inspiré ce texte et c'est avec lui que je l'ai draguée.

Zorglubette for ever!

Ecrit par : zorglub | 10/01/2007

Bonsoir
Je suis tombée par hazard sur cette magnifique lecture et j'en suistoute bouleversée ;j'ai 3 grands enfants étudiants adorables et une quatrième toute petite fille adoptive Mauricienne qui font tout mon bonheur , mon seul e bonheur dans une grande tristesse et ce texte m'a fait ,je ne sais pas pourquoi ,énormémént de bien.
Et comme je comprends que votre épouse ai succombé à cela , coquin !
une maman , que ses enfants surnomme "maman chila"

Ecrit par : MAMAN CHILA | 15/10/2007

Ca c'est du compliment qui va droit au coeur! Merci!
Et cela me fait songer...

IL faudrait que je me remettre aux nouvelles. C'est un genre qui n'a pas du tout la cote actuellement, mais je m'y sens à l'aise.

Ces derniers temps j'ai eu la véléité décrire des romans, j'en ai trois en cours, mais je n'y arrive pas! La seule manière dont je pourrais m'en tirer, c'est de faire une collaboration avec 4 ou 6 mains.

Que ceux que ça intéresseraient me contacte, on pourait peut-être faire qqch ensemble, et puis skype, ce n'est pas fait pour les chiens. (OU yahoo messenger, ou même - horreur de linuxien : msn...)

Ceci est un appel d'offre.

Ecrit par : xyZORGLUB | 15/10/2007

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