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27/04/2005
Nouvelle : le chat
Je suis entré dans le confessionnal, et j'ai attendu. J'étais bien, protégé par le noir qui m'entourait. Dehors, il y avait le monde qui m'attendait, mais là, j'étais bien. Je savais pourtant que cela n'allait pas durer. Le guichet s'est ouvert doucement, le bois a couiné un peu, et un rayon de pénombre est venu s'écraser sur mon visage. J'ai fait la grimace, et malgré tout ce que je m'étais promis, je crois que j'ai cligné des yeux, enfin, je veux dire que mes yeux ont cligné.
Derrière la grille de bois, j'ai vu les contours de son visage. Je pouvais deviner qu'il était rond de face. Son haleine sentait le sucre. Je crois qu'il était en train de sucer des bonbons au miel. Il pouvait se donner l'excuse d'un mal de gorge, et n'aurait pas besoin de s'accuser du péché de gourmandise...
C'était sûrement un mou, encore un de ceux qui me donnerait l'absolution sans rechigner et qui balayerait mes doutes d'un soupir amusé. Encore un qui ne comprendrait pas. Pourtant j'avais tué, j'avais tué avec colère, j'avais tué avec plaisir, j'avais tué avec acharnement. Oui mais voilà, j'avais tué un chat...
Il ne comprendrait pas. Ils ne comprennent jamais. Le dernier, le salaud, m'avait dit en ricanant, qu'il n'y avait pas de quoi fouetter un chat. Je l'ai flagellé à mort, et maintenant la police recherche un ou une dévoyée sexuelle... Celui-ci, Mon Dieu, faites qu'il comprenne, autrement la crise des vocations se fera encore durement sentir.
Qu'est-ce qu'ils ont tous, à ne pas comprendre? Ils parlent tous de la sainteté de la vie et ils froncent les sourcils quand on met une capote -- c'est déjà beau qu'on n'oublie pas -- ils soupirent quand une femme prend la pilule, et hurlent quand elle se fait avorter. Tout cela au nom du sacro-saint principe de la vie! Mais quand on avoue un meurtre, un crime, sous le prétexte que ce n'est pas un être humain, tout va bien. On peut se permettre tout avec les animaux, d'après eux. Ça ne compte pas, disent-ils. Bien sûr, la colère et la cruauté sont de bien vilains défauts, mais ne faut-il pas remercier le Seigneur de n'avoir tué qu'un animal ( qu'un animal!...), et non pas un homme, mon fils, que cela vous serve de leçon, vous devez apprendre à vous contrôler, disent-ils... votre repentir est sincère, et le Seigneur vous pardonnera. Voyez-y une preuve de son amour pour vous. En vous laissant tuer ce chat, IL vous a montré que vous deviez essayer de corriger votre colère, mon fils, votre colère semble terrible, mais n'oubliez pas qu'avec l'aide de Notre Seigneur Jésus-Christ, vous pouvez atteindre ce but et enfin LUI être agréable...
Généralement, tous ceux qui ont dit cela ont vu le résultat de ma colère. Mais ils n'en témoigneront pas. Ils n'auraient pas pu, d'ailleurs -- secret de confession oblige -- mais même s'ils avaient voulu... Quand cela arrive, un démon s'empare de moi, prend mon coeur dans sa main, et le broie, le tord, le triture. Je ne me commande plus, la douleur est intense, et le seul moyen d'y mettre fin est d’en annihiler la cause... Après, plus rien. Je redeviens calme et ne regrette rien. Jamais.
... Sauf pour Monsieur Sigismond. Monsieur Sigismond, c'est mon chat. Les autres l'avaient cherché, lui n'avait obéi qu'à son instinct, sa nature.
Pendant des années, il m'avait suivi sur mon bateau. Je suis ce que l'on appelle un navigateur solitaire. Je n'aime guère la compagnie des hommes, et je vagabonde sur les mers, relâche de temps en temps dans les ports quand j'ai besoin de vivres et d'un peu d'argent. J'aime mon chat, mais j'aime aussi les machines. Je suis bon diéséliste et dans toutes les marinas, il y a toujours du travail pour moi : un injecteur à régler, des vibrations à contrôler, une consommation excessive de fuel, que sais-je? J'aime que tout marche impeccablement, et un moteur ne met jamais longtemps avant de me parler, de me livrer ses secrets.
Je rentre seul dans la soute, caresse longuement de mes mains la machine, la fait tourner, l'écoute parler, je palpe ses vibrations et immanquablement trouve ce qui ne va pas. C'est toujours avec un peu de regret que je quitte un engin avec lequel j'ai passé un certain temps d'intimité. Je n'aime pas le rendre à son maître. Ces machines sont plus intéressantes que leurs propriétaires qui ne savent même pas s'occuper d'elles. Elles ont une âme, mais eux ne le savent pas : ce n'est qu'une machine!...
Ils n'aiment pas mon chat, non plus. Ou du moins, ils ne comprennent pas que je puisse passer ma vie avec lui. Seules, les quelques femmes qui viennent parfois une nuit à bord, quand j'ai besoin d'une présence plus "humaine", s'intéressent à Monsieur Sigismond. Elles le trouvent beau, noble, digne. Aucune ne l'a appelé mignon. Il parait qu'il me ressemble, qu'il est distant et lointain, mystérieux... Comme moi, disent-elles.
Parfois je les aime, je veux dire, j'aime ces femmes, enfin, je les aime la nuit, et au port. Car la femme et la mer ne vont pas ensemble. On ne peut avoir deux maîtresses à la fois.
Ce chat, je l'avais trouvé, il y a des années de cela, enfermé dans le coffre à voiles. Je ne sais comment il y était entré, mais il était clair qu'il voulait en sortir. Quand je l'ai libéré, j'étais sûr qu'il allait bondir dans le cockpit et de là, sauter sur le plat bord, prendre son élan, et s'élancer sur le quai. Pas du tout! Il avait l'air vexé de s'être laissé prendre dans une situation aussi embarrassante, et n'avait pas bougé. Il s'était assis sur son arrière train, toujours sur les voiles, et, me regardant du coin de l’œil, avait commencé à se lécher les pattes, la droite d'abord, puis la gauche. Ensuite, très dignement, d'un petit saut -- pas plus que le nécessaire -- s'était retrouvé sur le cockpit; une autre saut et il était sur le roof. Là, il s'était allongé, au soleil, et avait commencé sa sieste.
C'est à ce moment que je l'ai adopté, et comme son pelage noir me faisait penser à une redingote du XIX° siècle, je l'avais appelé Monsieur Sigismond, je trouvais que le nom allait avec l'habit et l'attitude.
Monsieur Sigismond était un chat de mer, et surtout un chat pêcheur. Quand il y avait du poisson dans les environs, il se mettait au pied du mât, et regardait fixement un point dans la mer, ne bougeait plus et commençait à miauler. Si nous n'allions pas trop vite, je jetais une ligne à l'endroit qu'il m'indiquait de son regard, sinon je me lançais dans des manœuvres, je réduisais les voiles ou même les affalais. Cela prend du temps. Impassible, Monsieur Sigismond fixait toujours un point dans l'eau, je pouvais lui faire confiance, je savais qu'il y aurait du poisson.
J'ai toujours ramené quelque chose. Toujours. Et à chaque fois, il était le premier à être servi. Il choisissait d'ailleurs son morceau, le meilleur, l'emportait en proue, à l'abri du canot de sauvetage et là se sustentait; car Monsieur Sigismond ne mangeait pas, Monsieur Sigismond se sustentait, ou, à l'extrême rigueur, s'alimentait.
Du jour où Monsieur Sigismond est devenu mousse à bord, l'autonomie du voilier a augmenté, les vivres duraient plus longtemps, nos pouvions entreprendre des trajets plus long et les calmes plats, les tempêtes et les vents contraires me faisaient beaucoup moins peur. J'étais beaucoup plus libre.
Nous avons bourlingué ainsi autour du monde pendant quelques années. Les longs trajets me plaisaient et je n'étais plus tenu au cabotage. Je pouvais changer d'océan, de continent sans trop m'inquiéter. J'aimais la nuit contempler mon champs d'étoiles, le jour, j'étais berger et je guidais mon troupeau de vagues.
Et puis un jour, j'ai dû partir vite d'un port. J'avais eu une sérieuse altercations avec des marins. Ils m'avaient embauché pour réparer leur diesel, et déjà, quand j'avais vu la machine, je m'étais mis de mauvaise humeur : On ne traite pas un moteur comme ça, surtout quand on est marin et que sa propre vie en dépend ! J'avais fait le maximum, mais le maximum ne suffisait pas et je n'avais pu présenter un travail parfait, comme je le fais toujours. J'en étais fort mécontent et ne m'étais pas caché pour le montrer.
Quand il a fallu payer, la discussion s'est envenimée. J'avais pourtant essayé de garder mon calme le plus longtemps possible, car j'avais peur de ce qui allait se passer. Mais, comme à chaque fois, et malgré moi, le déclic s'est produit : La folie s'est emparée de moi, mes forces ont décuplé, toute raison m'a quitté. Ils étaient l'ennemi, et il me fallait les détruire : Je les ai détruits.
Je n'en ai pas eu de remords, remarquez! Je n'ai jamais de remords. Ils m'avaient insulté, ils avaient insulté la machine, ils avaient insulté mon travail : nous étions quatre, et trois de nous étaient de trop. Seul, j'ai quitté le bord, et je savais que, des trois corps étendus dans la soute, deux étaient morts, le troisième, c'était une question de temps : Je tape toujours pour tuer.
Il me fallait donc partir et quitter les eaux territoriales le plus vite possible. On ne m'avait pas vu, mais on ne sait jamais... J'avais eu le temps de refaire de l'eau, mais ne m'étais pas encore occupé des vivres. Bah! Monsieur Sigismond y pourvoirai...
Mais Monsieur Sigismond n'a rien pu faire. Je n'avais pas, évidemment, pris la météo avant de partir, et nous nous sommes jetés droit dans un typhon. Mon bateau est un bon bateau, et je suis un bon marin, mais un typhon est un typhon. Nous avons été roulés, chamboulés, jetés en l'air, assommés, mais nous avons tenu. Après, je pense, un jour et une nuit de lutte -- mais peut-on parler de lutte avec un typhon, on ne lutte pas contre un typhon, on essuie un typhon, on le subit -- nous nous sommes retrouvés, blessés, meurtris, presque anéantis -- presque -- entre un ciel et une mer d'azur qui se rejoignaient à l'infini. Nous étions perdus. Il n'y avait plus à bord une seule carte lisible et mes compas étaient détruits. Nous étions brisés.
Et nous avions faim.
Pendant que je rangeais -- pansais -- le bateau, je guettais de l’œil Monsieur Sigismond. Il avait fini sa toilette (elle avait été longue et méticuleuse) et regardait, immobile, l'horizon. Pas la mer, l'horizon. Il ne s'était jamais trompé jusque là, et comme je n'avais rien à perdre, je mis le cap sur le point qu'il fixait, tout là-bas, au loin.
Comme il n'y avait pas de vent, il n'y a jamais de vent après un typhon, nous marchions au moteur. Le soleil s'était couché, et j'ai pu me guider aux étoiles. Il y avait enfin un point de repère. La nuit était évidemment très claire, et j'avais devant moi la tête de Monsieur Sigismond qui ne bougeait pas, qui fixait toujours le même point, qui me servait à tenir mon cap.
Je ne sais si c'est la fatigue , ou le monotone teuf-teuf du moteur, mais toujours est-il que je me suis endormi. Un grand "crac" m'a réveillé, il faisait presque jour, et nous venions de nous empaler sur un des rochers qui défendaient l'entrée d'une crique. Ma dernière vision a été celle de Monsieur Sigismond qui sautait par dessus bord.
Et ma première vison, après, a encore été celle de Monsieur Sigismond.
Mais le salaud, l'infâme salaud, était en train de se trémousser avec une chatte.
J'étais battu, abattu, j'avais été trompé, l'animal -- c'est la première fois que je l'appelais animal -- avait préféré suivre la voix de son bas-ventre plutôt que celle de son ventre. On a les sirènes que l'on mérite, je lui avais fait confiance, et j'avais eu tort. J'avais tout perdu, tout m'avait abandonné, je n'étais plus rien.
J'aurais pu m'affaler sur la berge et me laisser mourir, la tête dans le sable, suffoquer lentement, me laisser brûler par le soleil, m’abandonner. Mais les feulements rauques des deux animaux en chaleur m'empêchaient de sombrer. Ils allaient grandissant, Monsieur Sigismond tout à son affaire ne pensait plus au bateau qui était en train de sombrer, au repas qu'il aurait dû nous assurer, Monsieur Sigismond copulait.
Un cri plus bestial que les autres, un cri de fauve, puissant et profond, réveilla un autre fauve, le mien, celui qui était en moi, celui qui ne voulait pas mourir, celui qui voulait tuer : Le déclic s'était produit, c'était l'heure du carnage. Un mot revenait : trahi, trahi, j'avais été trahi... Et j'ai perdu conscience. Je veux dire par là que toute conscience m'avait abandonné.
Quand je me suis réveillé, il y avait à mes pieds de la bouillie de chats. Mes mains, mes pieds, mon ventre était couverts de rouge, de lambeaux de peau et de poil. Je n'ai même pas recouvert leur chair, si martyrisée fut-elle. J'ai cherché car, redevenu normal, cela m'a intrigué. Je n'ai rien trouvé, et puis tout à coup, j'ai réalisé que je n'avais plus faim...
***
Ce que j'ai fait pour sortir de cet atoll n'est pas important, il fallait que je sorte, et j'en suis sorti. Toute mon énergie n'a d'abord eu qu'un but : survivre. Et j'ai survécu. Cet objectif unique et omnipotent avait un sérieux avantage, il m'empêchait de penser, il m'empêchait de sentir, et surtout de ressentir.
C'est beaucoup plus tard, sur le radeau, alors que je savais grosso modo où j'étais et où j'allais et que j'étais sûr que j'allais survivre, c'est à ce moment-là, donc, que je me suis demandé si j'allais vivre. Le mal avait commencé...
D'abord, cela a été un poids sur le cœur. Peut-être était-ce un poisson que j'avais pris? Non! Si cela avait ça, j'aurais été malade comme un chien. Peut-être que lors du naufrage, je m'étais fêlé une côte et que maintenant que la tension était tombée, peut-être que, maintenant, oui, elle réclamait un peu d'attention. Ça devait être cela!... On verrait au port, car j'arriverai au port, à un port.
Mais ce n'était pas cela.
La pression sur le côté gauche était intermittente. Je le croyais. Mais au bout d'un certain temps, je me suis aperçu qu'elle survenait régulièrement quand je me mettais à pêcher. J'attendais, sans avoir rien d'autre à faire, qu'un poisson vienne mordre et souvent, à ce moment, je me remettais à penser à Monsieur Sigismond.
Ah! s'il était là, je ne perdrais pas tout de temps à attendre, mais ce salaud m'avait laissé tomber, pire, il avait laisser tomber le bateau. Que le Diable l'emporte! Qu'il crève! D'ailleurs il était crevé, bien fait pour sa gueule! Est-ce qu'on va jeter un navire sur un rocher juste parce qu'une femelle en chaleur lui avait titillé le flair? L'instinct, je t'en foutrai moi, de l'instinct! Le devoir c'est le devoir, la gaudriole ça passe après, nom de dieu!
Mais le monologue s'arrêtait bien souvent là. Il retombait. Et moi aussi je replongeais. Il y avait une sorte de vide dans mon cœur. Un vide. Un creux. Une absence.
Et c'était ce creux qui faisait mal. La colère n'arrivait jamais à monter assez haut pour le combler. J'avais l'impression que le creux se faisait crevasse et que la crevasse s'ouvrait.
Et ça saignait...
Il m'a fallu un certain temps pour mettre un nom sur cette sensation. C'est un sentiment je crois -- quoique je ne voie pas très bien ce que cela veuille dire -- un sentiment qui aurait pour nom regret ou culpabilité. C'est ce dont j'ai cru me souvenir, je n'avais à bord que des ouvrages et des récits de navigation. Il m'avait fallu me fouiller la tête pour trouver ces mots, et j'étais revenu à un passé bien lointain, à certains cours que l'on nous obligeait à prendre au pensionnat.
Il s'agissait toujours d'un certain Jésus et du mal que tout le monde lui faisait alors que lui s'évertuait à faire le bien. Il faut croire que le type n'avait jamais compris car jusqu'au dernier moment - celui de sa mort - il pardonnait à tous les pires saloperies qu'on lui avait faites. Mais parmi ceux qui le suivaient, il y en avait eu deux qui avait "regretté" - oui, c'est bien là le mot - les crasses qu'ils avaient faites. L'un c'était Judas, et il s'était pendu sous le poids du remords - ah! voilà un autre mot que je chercherai dans le dictionnaire quand je serai à terre - ; l'autre un certain Pierre, une huile du mouvement, s'était toujours reproché d'avoir menti en disant ne pas connaître le fameux Jésus. C'était une poule mouillée et il avait eu peur pour sa peau. D'après la légende il avait passé le reste de sa vie à pleurer sur ce fait, tant que ses larmes avaient creusé des sillons sous ses yeux.
Il y a quelques temps, un tel souvenir m'aurait bien fait rigoler, mais si ce que ce type ressentait était semblable à ce que je ressentais maintenant, je crois que Judas s'en était bien tiré. Les sillons sous les yeux de St Pierre ressemblaient fort aux crevasses qui me torturaient le cœur.
L'idée de lutter pour survivre m'apparut soudain vaine. Pourquoi vivre si c'est pour avoir toujours la même douleur. Oui! je regrettais ma colère, oui, je - ah? quel est ce mot? Remords, c'est ça, c'est du remords - oui, donc, j'avais du remords pour avoir laissé à ma colère les commandes de mon être, et oui! je me sentais coupable - coupable, quel mot! - coupable, donc, d'avoir tué Monsieur Sigismond tout simplement parce qu'il avait obéi à son instinct. Il n'avait pas eu le choix, mais en fait, je l'avais eu, moi, le choix, mais je n'avais même essayé de lutter contre mon "déclic".
Monsieur Sigismond était monté à bord, mais il ne m'avait rien demandé. Il s'était installé, fier, et avait assuré sa subsistance ... et la mienne en même temps. En échange, je ne lui avais donné qu'un peu d'eau. Il n'était jamais venu quémander quelque caresse ou flatterie, ce n'était pas son genre. Monsieur Sigismond était un Monsieur. Est-ce que pour un peu d'eau j'avais le droit de me considérer son maître?
Quand il pointait le poisson, il obéissait à son instinct de chasseur, et quand il était parti à la recherche de la chatte, il ne faisait que d'obéir au plus primordial des instincts : celui de l'espèce. Ce n'était pas sa faute s'il n'y avait pas de vivres à bord, ce n'était pas sa faute si nous étions partis précipitamment sans prendre la météo, ce n'était pas sa faute si j'avais tué trois infâmes mécanos dans la soute d'un bateau : c'était la mienne. J'étais la cause de tout. Tout cela était de ma faute, ma seule et unique faute : J'étais coupable! Maintenant je le savais, maintenant je l'acceptais, et les crevasses s'ouvraient...
Le spectre de Monsieur Sigismond m'apparaissait de plus en plus. Je n'osais même plus pêcher. Je n'y allais que poussé par la plus grande faim car, plus que du poisson, ce serai sa carcasse sanguinolente que je tirerai de l'eau. Une fois encore, je serai obligé de dévorer celui qui avait été mon compagnon. La nuit quand je regardais les étoiles, c'est son visage qui apparaissait dans les constellations et ses yeux me montraient le chemin à suivre. C'était le bon chemin, j'en étais sûr! De toute manière je ne pouvais aller dans une autre direction que celle qu'il m'indiquait. Je savais que c'était la bonne, je l'avais choisie avant... J'avais beau me plonger dans la mer et me frictionner le corps, j'avais l'impression que les poils de Monsieur Sigismond restaient glués aux miens. A la fin je pris le seul couteau qui me restait et entrepris de me raser - me m'arracher, vu l'état de la lame - tous les poils du corps. La brûlure a été intense, mais n'arrivait pas à détourner sur elle l'attention que je portais à celle qui me ravageait le cœur...
***
Quand on m'a repêché, pas trop loin d' une côte - "notre" navigation avait été assez bonne. J'étais inconscient, complètement sous-alimenté et le corps rongé par le sel : là ou je m'étais arraché les poils, l'infection était venue et l'eau de mer ne permet pas à une plaie de se refermer. On m'a emmené à l'hôpital. Les gens ne comprenaient pas qu'avec le matériel que j'avais, je n'aie pas réussi à me nourrir dans des eaux aussi poissonneuses. Quant à l'état de mon corps, ils se plongeaient en conjectures...
Dès que j'ai pu prononcer quelques mots, j'ai demandé un prêtre.
***
Quand il est arrivé, j'avais les bras en croix.
Pas par signe de contrition ou de repentance - pourtant Dieu sait que je me repentais! - mais parce que chacun de mes bras était attaché à un bord du lit. De longues aiguilles pénétraient mes veines et elle déversait dans mon sang toute sorte de liquides qui devaient me rétablir. J'étais sous perfusion multiple. De nombreux flacons étaient au dessus de moi et abreuvait ces aiguilles. J'eus un sourire en pensant que les tiges de fer auxquelles ces flacons étaient attachés portaient le doux nom de "potence". C'était ce à quoi j'étais destiné, la potence : j'avais tué.
Marrant! De tout temps, les potences ont été faites pour donner la mort, maintenant elle servent à préserver la vie!... Le prêtre penché au dessus de moi, portait, pendu à sa poitrine, un crucifix. Signe d'amour divin pour lui, mais en fait instrument de torture à l'origine. Les deux symboles de mort allaient s'affronter.
Le curé avait aux lèvres le sourire de la victoire facile et assurée. J'étais là, à sa merci, et si je l'avais appelé c'est parce que j'avais besoin de lui. Pour lui, je ne pouvais qu'être reconnaissant à son dieu de m'avoir sauvé la vie, et je voulais juste assurer mes arrières au cas où... J'étais la proie facile, il allait me remettre dans le droit chemin.
Il y avait maldonne ! Ce que je voulais c'est la fin de ma souffrance. Je ne voulais pas me mettre en règle avec ce qu'il appelait le créateur avant de passer devant lui. Je ne voulais pas faire le bilan de ma vie et demander pardon, je n'avais rien à me reprocher, rien, sauf la mort, le meurtre, de Monsieur Sigismond. Cette mort me faisait mal, et j'attendais du prêtre qu'il m'apporte l'absolution, le pardon. Si lui pouvait me pardonner, alors, peut-être, pourrais-je me pardonner aussi. Je voulais passer au tribunal de moi même, lui voulait me faire passer au tribunal de Dieu.
Il s'est penché encore plus sur moi et m'a susurré:
- Vous vouliez me voir mon fils?
- Oui… Oui….. mon Père, je voudrais me confesser.
Il eut un petit sourire du coin de la lèvre, j'étais une brebis perdue, et une brebis perdue depuis longtemps.
- Nous ne parlons plus de confession mon fils mais de réconciliation. Je suis là pour vous aider à vous réconcilier avec LE PERE.
J'avais déjà envie de l'étrangler, l'infâme, mais une traction sur mes poignets me rappelèrent que j'étais, vraiment, pieds et poings liés. Je m'énervais:
- Non! Moi je veux me confesser. Je veux me confesser parce que je suis coupable, vous comprenez, coupable! Je ne veux me réconcilier avec personne. J'ai tué. J'ai tué parce que j'étais ivre de rage, j'ai massacré, j'ai déchiqueté, j'ai dévoré, et ça, j'aurais pas dû, ce n'est pas moi. Je veux me confesser je veux pas me réconcilier. D'abord, Monsieur Sigismond, il est mort, je peux pas me réconcilier avec lui, que je sache. Je l'ai tué vous comprenez!
J'avais presque hurlé la dernière phrase.
Il avait blanchi, perdu son assurance, son arrogance:
- J'ai peur de ne pas comprendre, mon fils. La douleur vous égare... Je...
Il hésitait. Il allait falloir tout expliquer, tout. Mon Dieu! La douleur... Ma colère disparaissait. Tout à coup, j'étais épuisé. Il fallait tout expliquer, c'était là le prix à payer.
Je repris plus calmement, plus lentement:
- Je suis sous perfusion et anti-néphralgiques. Je ne sens rien, je ne ressens rien. Physiquement, je veux dire. Mais j'ai tué, vous dis-je, j'ai tué! Tué! Et je regrette. Dieu que je regrette! Et ça fait mal
- Je ne comprends pas, vous avez dit que ce n'était pas vous.
- Ce n'était pas moi, et c'était moi. J'étais fou de rage, mais je n'avais pas le droit. Ce chat, il n'était pas libre, il...
- Ce chat!?
Il avait sursauté.
- Oui, ce chat. Je l'appelais Monsieur Sigismond. C'était mon compagnon, mon ami, et je l'ai tué; pire, je l'ai massacré.
Il me regardait droit dans les yeux, maintenant. Son sourire s'était figé.
- Un chat??? Monsieur Sigismond, un chat? Vous vous accusez d'avoir tué un chat?
- Oui, Monsieur Sigismond, un chat! Et alors? Je l'ai massacré! Vous ne comprenez pas?
Il ne comprenait pas.
Son sourire avait maintenant disparu. Ses yeux s'étaient teint de pitié.
- J'ai massacré Monsieur Sigismond, de rage! Quand j'étais dans les commandos, j'ai tué, mon père, c'était le devoir. Quand j'ai été menacé, j'ai tué, il fallait se défendre ou du moins prévenir, mais, mon père, je n'ai jamais massacré. J'ai beaucoup tué, mon père, mais ça a toujours été efficace, rapide, propre, comme je l'ai appris, mais je n'ai jamais massacré, jamais. Et là, en plus, je n'avais pas le droit.
- Pas le droit???
Il avait passé le doigt dans son col blanc. La sueur montait à son front, et pourtant il frissonnait. Ses yeux, maintenant, étaient inquiets.
- Mais oui! Pas le droit. Les autres fois, si! Je veux dire avec les hommes. Mais Monsieur Sigismond, il n'avait rien fait de mal, il avait obéi à son instinct. Ce n'était pas sa faute. Il ne m'avait jamais regardé de travers comme certains. Il ne m'avait pas énervé. Il y avait une chatte, vous comprenez, il ne pouvait pas... Les autres, ils l'avaient cherché, et c'est tant pis pour eux, mais lui...
J'arrêtais.
Il ne comprenait pas.
Il restait là, immobile devant moi. Pâle. Il ne comprenait pas. Il ne comprendrait pas.
Il avait reculé sa chaise et tiré une grimace gênée sur son visage couleur d'hostie.
- Vous avez besoin de repos, mon fils. Le dosage des drogues... je vais appeler l'interne...
Il était déjà debout près de la porte.
- Je vais prier pour vous, pour votre rétablissement. Je... Je crois qu'il faut que je m'en aille... Je... Au revoir, mon fils.
Et je l'entendis grommeler, alors qu'il allait refermer la porte: « Un chat!... »
.
A ce moment-là, je l'ai haï. Profondément. Je n'avais jamais haï avant. C'était fort.
Et cela atténuait la douleur que j'avais au cœur. La haine calme la douleur du remords : Je le tuerai!
***
Et je l'ai tué. Plus tard.
J'étais allé le voir, car il n'était pas revenu. J'avais voulu lui donner une autre chance, je m'étais mieux expliqué, mais il n'avait toujours pas compris. Il ergotait sur « les autres », ceux que j'avais éliminés avant. Comme si cela avait quelque chose à voir...
Et pourtant j'avais insisté, expliqué, ré-expliqué. Mais il ne comprenait pas ou alors ne voulait pas comprendre.
Il avait des yeux pour voir et il ne voyait pas, comme on dit dans les Evangiles; alors je lui ai fait une fourchette : Un seul geste, net, précis, les doigts en V, non au centre des globes oculaires, ce qui ne fait qu'aveugler, mais à la base des orbites, ce qui, en plus crée l'hémorragie.
Son regard m'avait énervé.
Des prêtres, je suis allé en voir. Des tas. Mais tous me recevaient avec la même incompréhension, la même mauvaise foi. Tous, me refusaient la seule chose qui aurait pu calmer mon tourment, tous me condamnaient, par le refus, à la souffrance.
Je les ai tous tués. Cela m'apaisait quelque temps, et puis l'image de Monsieur Sigismond revenait me hanter. Il me fallait retourner me confesser. Dans un certain sens, c'est vrai, la confession apporte un certain soulagement...
***
Et puis un jour, un jour que j'avais coincé la tête d'un de ces cureton dans la porte du tabernacle et que je commençais à presser, un essaim de flics est tombé sur moi.
J'ai eu droit à tout le cirque. Prison, expertise psychiatrique, contre expertise, procès, appel, etc. Cela a duré des années. Entre temps, on avait rétabli la peine de mort : les temps étaient devenus peu sûrs. Il fallait étrenner ça, et c'est à moi qui en aurai l'honneur.
Alors, un matin, ils ont marché en chaussettes le long du couloir qui menait à ma cellule, ils m'ont dit qu'il fallait avoir du courage, et on m'a demandé, avant de passer à la guillotine, si je voulais me confesser. J'ai dit oui. Mais quand j'ai parlé au prêtre, il a levé les yeux au ciel et à soupiré:
- Un chat!!!...
Et on m'a emmené.
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Commentaires
Tu t'es surpassé avec cette nouvelle. Personnellement, je la trouve un cran au-dessus des autres. Bon, j'arrête les compliments tu vas attraper la grosse tête ou me prendre pour un vil flatteur. ;-)
Ecrit par : Pharamond | 28/04/2005
Je dirais bien le contraire de Pharamond pour ne pas être d'accord avec lui mais non, je suis d'accord. J'aime bien la chute... humoristique.
Enfin heureusement qu'on n emassacre pas toujours ceux qui ne comprennent pas ce qu'on dit... y'aurati plus grand monde.
Ecrit par : Schleuder | 28/04/2005
j'aime bcp...
Ecrit par : la konchita | 03/05/2005
T'as utilisé la dernière version du dragon là pour taper tout ce texte parce que la vache:), elle a du te coûter chero ta secrétaire! lol
Ecrit par : apprenti notaire | 08/12/2005
pffff, tu parles, je me suis tapé le texte tout seul et c'est la seul chose que j'ai tapée = autrement dit je ne me suis pas tapé la secretaitre.
Ma tendre et douce ne veut pas!
Ecrit par : zorglub | 09/12/2005
Objet : Droits de reproduction pour “Je pratique – Exercices de grammaire B1”
Madame, Monsieur,
Editeur scolaire, nous préparons le manuel d’une méthode de Français Langue Etrangères “Je pratique – Exercices de grammaire B1”. Le tirage sera de 3 000 exemplaires et la parution est prévue pour juin 2007.
Les auteurs souhaiteraient reproduire l’extrait suivant (texte à trou avec descriptions des exercices),
Placez les éléments dans l’extrait : ai libéré / était / voulait / n’avait pas bougé / allait / avait commencé / étais / s’était assis / avait / avait trouvé / était entré
[…] Ce chat, je l'avais trouvé, il y a des années de cela, enfermé dans le coffre à voiles. Je ne sais comment il y __________, mais il __________ clair qu'il __________ en sortir. Quand je l'__________, j'__________ sûr qu'il __________ bondir dans le cockpit et de là, sauter sur le plat bord, prendre son élan, et s'élancer sur le quai. Pas du tout! Il __________ l'air vexé de s'être laissé prendre dans une situation aussi embarrassante, et __________. Il __________ sur son arrière train, toujours sur les voiles, et, me regardant du coin de l’œil, __________ à se lécher les pattes, la droite d'abord, puis la gauche. […]
Nouvelle « Le chat », 27/04/2005
Extrait de : http://zorglub.hautetfort.com/archive/2005/04/27/nouvelle_le_chat.html
Nous vous remercions à l’avance de bien vouloir nous confirmer votre accord pour sa reproduction.
Dans cette attente, recevez, Madame, Monsieur, nos sincères salutations.
Aurélia GALICHER
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Ecrit par : galicher | 20/03/2007
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