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27/04/2005

Une nouvelle : Metempsychose

METEMPSYCHOSE

Je n'ai pas senti venir le coup de sabre. En fait je n'ai en fait rien senti. J'étais bien trop occupé à labourer Sachiko. Son corps recouvert de tatouages avait pris possession de moi. Je n'étais que convulsions, mouvements saccadés : Mes reins avaient pris l’entière commande de mon corps.

Je ne pensais plus.

Après plus de vingt ans de Japon je venais enfin de connaître « la méditation », dans un sens « tantrique » du terme. Enfin, ça, c’est moi qui le dit, ça ferait rugir les puristes. Toujours est-il que j'avais la tête entièrement vide, j'étais hors de mon corps, je ne pensais à rien, strictement rien ; dans ma tête : le néant.

C'était la première fois ! Toute une vie d'adulte passée dans le pays de Bouddha n'avait pas réussi à effacer une enfance passée dans le pays de Descartes, dans ce pays où j'avais appris que méditer voulait dire : « penser profondément à quelque chose ». Ici j'avais appris que cela voulait dire « vider son esprit », « ne penser à rien ».

« Rien », quel concept!

J’avais tendu vers ce but, mais je n'y étais jamais arrivé. J'avais été voir les bonzes, les gourous, les shamans. Rien! ou plutôt tout ! Impossible de faire taire ma tête, d'arrêter ce flot incessant de pensées qui tournait sous mon crâne comme un hamster tourne dans sa roue.

Le seul moyen que j'aie jamais trouvé, c’était le Benzadryme, le Valium, Wapax et toute autre sorte de saloperies du même genre, généralement lavées par des quantités fort intéressantes de laotcheu, saké et shotchuu -- je restais dans les alcools locaux et traditionnels. L'Est contrebalançait l'Ouest : l'éternel coup du Ying et du Yang.

Deux ou trois fois j'ai connu le vide, mais je ne suis pas sûr que le coma éthylique puisse raisonnablement passer pour une expérience mystique.

Doucement j'étais descendu dans les bas-fonds de Tokyo. Mes rencontres étaient pour le moins interlopes, mais j'y ai fait connaissance de gens pour qui le fait de trop penser n'était pas un problème majeur de l'existence. C'était plutôt le genre : « J'agis d'abord --lisez: je cogne-- et je pense ensuite si j'ai le temps ». Ces personnages- là me fascinaient. Les angoisses métaphysiques ne les empêchaient pas de dormir. Moi si!

Alors j'ai découvert que, mieux que les cachets et l'alcool, les femmes pouvaient apporter un bref soulagement et une courte détente : Un oubli ! Je pouvais m’y plonger sans aucune drogue. Je ne touchai jamais à la morphine, bien tentante pourtant, mais ce produit était quasiment introuvable, même chez les Yakusa qui, eux, préféraient les amphétamines.

Pourtant, ces courts moments de « Néant » étaient trop rares. Je l'ai dit, j'ai passé mon enfance dans le pays de Descartes, contrée qui se nomme également, et avec fierté, « Fille Aînée de l'Eglise ».
Autrement dit, on m'avait refilé tout un système de valeurs qui n'était pas le mien et dont je n'arrivais pas à me débarrasser. Donc, s'il y avait souvent tempête sous les draps, il y avait souvent ouragans sous le crâne. Même au plus fort de ce qu'il est convenu d'appeler la passion, ma tête pouvait rentrer dans les plus profondes des considérations. Il y avait toujours quelque chose qui m'empêchait de me jeter complètement dans ce que je faisais... Aucune des femmes dans lesquelles je suis rentré ne m'a jamais permis de sortir de moi-même.

Jusqu'à Sachiko.

Je l'avais rencontré dans un Dojo de Kendo où, par le moyen du plus noble des arts martiaux, je cherchais en vain à gagner le contrôle de mon corps et de mon esprit.

Une fois, alors que je pratiquais avec elle, mon « shinai » (sabre d'entraînement en bambou), est rentré dans sa manche et l'a remontée jusqu'à l'épaule. Ce fut le choc ! De cette peau mate jaillit la gueule d'un dragon multicolore, et un court instant j'ai bien cru qu'il avait planté ses crocs dans mon sabre et me l'avait arraché des mains : Sachiko, d'un mouvement, d'un seul - si rapide qu'il en avait été invisible - m'avait désarmé.

Ce dragon devint mon obsession. Une de plus... Je savais, de par les couleurs de son tatouage qu'elle appartenait au Yamaguchi Gumi, le groupe de Yakusa le plus puissant du Japon, mais je n'en avais que faire. Je voulais voir le reste du dragon, je voulais Sachiko. Il s'était produit en moi, à la vue de ce dessin éclatant sur cette peau ambrée bordée par le noir du kimono, ce qui se produisait chez nos grands-pères à la vue d'une jarretelle rose sur une cuisse à la blancheur de lait.

Le désir le plus fou, le plus intense s'était emparé de moi. Le dragon m'avait jeté un sort. C'était en fait le dragon que je voulais, ou alors, c'était le dragon qui me voulait. Je penche pour la deuxième hypothèse.

Il est des forces contre lesquelles on ne peut lutter et pour la première fois je m'abandonnais à une volonté qui n'était pas la mienne. Ce que je cherchais, c'était plus le feu du monstre que la moiteur de la fille.

Le monstre voulait m'entourer de ses anneaux, monter le long de mes jambes, faire le tour de mon tronc et enfin me dévorer la tête. Là, enfin, je trouverai la paix et je le savais.

Sachiko n'était que le support de la bête. C'est dans un état second que tout le processus d'approche s'est opéré. Indépendamment de moi, et sans doute, indépendamment d'elle, nous nous sommes retrouvés la chambre d’un « love hotel ». Nous avons refermé la porte. Nous avons refermé la porte sur nous.

Alors la danse avec le dragon avait commencé. Le feu m'était monté d'en bas, des pieds, puis avait escaladé tout le corps. Les écailles de la bête m'écorchaient. Ma peau s'incendiait ensuite. Il est arrivé un moment où plus rien de moi-même ne m'appartenait. J'étais en feu, j'étais le feu, j'étais feu ! J'allais me consommer entièrement, en même temps que j’allais consommer. Paix à mes cendres!

J'avais la tête entièrement vide, tout était dans les mouvements désordonnés de mon corps. Je ne pensais à rien, strictement rien. Le grand calme en haut, la tourmente en bas. A croire que tout mon sang s'était concentré dans mon bas-ventre. Ma tête était entièrement vide et bientôt j'allais m’épandre et sombrer dans le néant.

J'explosai en elle.

Les anglais disent que l'on "vient" (come). Les Japonais disent "aller" (iku). En France on appelle ça « la petite mort », ce coup-là c'était la vraie!.

Je n'ai pas senti le coup de sabre sur ma nuque, pas plus que je n'avais entendu la porte s'ouvrir.

Je ne pensais plus. J'avais perdu la tête.

Littéralement.

Il y a quand même certaines précautions qu'il faut prendre quand on sort avec une fille de Yakusa.

***

Le sang jaillissait de mon cou sectionné comme d'une énorme fontaine. Mon corps continuait à s'agiter, mais ses soubresauts n'étaient évidemment pas dû qu'à la jouissance extrême. La souffrance extrême s'y mêlait. Toujours le Ying et le Yang. Le Dragon crachait son feu et me dévorait au même moment où je crachais la vie dans les entrailles de Sachiko.

Il y a quelque chose d'étrange à pouvoir dire « Je suis mort », et pourtant je suis mort…

« Je suis mort. »

Et pourtant je vis.

Je suis oeuf et je grandis. Tout ce qui était moi est là, dans ce groupe de cellules qui se développent.

Et j'ai conscience. C'est d'ailleurs tout ce que je suis : Je suis conscience. Je sais que j'existe. Je sais qui j'étais, je ne sais pas trop ce que je suis, je ne sais ce que je vais devenir. Le plus extraordinaire est que je me souviens. Je ne suis plus celui que j'étais. Je suis bien, je suis au chaud enveloppé dans un liquide qui me nourrit et je dors, je rêve, bercé par le « boum, boum » régulier de ce que je sais être un coeur. Un nom très lointain me reviens : Sachiko!

Maman!

J'aurais dû prêter plus attention aux idées bouddhistes sur le cycle des naissances et des renaissances quand je m'acharnais sur la méditation. J'avoue que je n'y avais trouvé aucun intérêt. D'abord je n'y croyais tout simplement pas et en plus j'avais assez de problèmes avec ma vie actuelle pour m'intéresser à une autre vie dans un autre corps -- humain ou pas -- dans un autre temps.

J'allais renaître et je me souvenais. Recommencer à zéro tout en ayant l'expérience : le rêve le plus fou des Hommes allait devenir ma réalité.

En attendant je baigne dans ce liquide. Je grandis, je suis bien, je suis calme, je suis au chaud, je suis protégé.

Mais qu'est-ce qui se passe? Tout se contracte autour de moi. Il faut déjà sortir. Je ne veux pas, je suis bien ici, je flotte, je suis en sécurité, je suis dans la douce chaleur. Je ne veux pas sortir. La lumière ! Coupez la lumière ! J'ai mal aux yeux, cela me brûle, me compresse la tête. Ce couloir est trop étroit, j'ai mal, je suis douleur, je ne veux pas sortir, je sais ce qui m'attend dehors, je sais, je sais, je sais. Je me souviens que... je me souviens qu.. Je me souvi... Je me... Je.... J...

***

Tokyo, avril 1996 .
Revu , ville moyenne française 2004





Commentaires

J'aime beaucoup ce texte c'est... comment dire... j'aime beaucoup, voilà.

Ecrit par : Pharamond | 27/04/2005

Merci - vraiment merci beaucoup.

Ecrit par : zorglub | 27/04/2005

Il ne faut pas comprendre psychose et métempsycose

Ecrit par : Wahal | 27/04/2005

confondre, pas comprendre (suis fatigué, désolé...)

Ecrit par : Wahal | 27/04/2005

lapsus révélateur!

Ecrit par : zorglub | 27/04/2005

bonne nouvelle.
lire aussi à propos du juif errant : le visage vert de gustav meyrink

Ecrit par : raph | 29/09/2005

Merci pour le commentaire, et merci également pour ce conseil de lecture. C'est la première fois que j'entends parler de cet auteur.

Ecrit par : zorglub | 29/09/2005

Les anglais disent que l'on "vient" (come). Les Japonais disent "aller" (iku). En France on appelle ça « la petite mort », ce coup-là c'était la vraie!.

come + iku = COMIKU > COMIQUE !!

Ecrit par : kabukzoulou | 11/12/2006

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