24/01/2008

le chemin de Damas de Marie-George Buffet

(Petite nouvelle rapidement torchée)

Le Premier Secrétaire du Parti Communiste repoussa la bouteille de Vodka à l'herbe de bison.

«Un truc polonais, j'aurais dû me méfier! C'est de la gnôle de Catho, ça! C'est peut-être pour ça qu'il y a ce... truc... là! »

Elle releva la tête et fixa le carré clair qui était devant elle. Là, avant, il y avait eu un tableau : il y avait eu le portrait de Staline.

Et puis il y avait eu celui de Kroutchev, ensuite celui de Brejnev. On n'avait pas eu le temps de mettre celui d'Andropov ( Notre Jean-Paul Ier à nous, se dit Marie- George... ) qu'il avait fallu mettre celui de Gorbachev, le liquidateur... On avait retiré les tableaux, les uns après les autres. Il ne restait personne à mettre.

Maintenant, en ce jour où on allait quitter la place du colonel Fabien, apparaissait, comme suintant du mur, une ombre, une esquisse en train de se former.

Un signe de l'Au Delà? Un message?

La religion de Marie- George était stricte : elle était athée par vocation.

Le Grand Barbu, l'avait bien dit : opium du peuple et tout le bazar! Pourtant Malraux, ce salaud d'apostat s'était permis d'affirmer des trucs sur le XXI° siècle qui devait être spirituel ou un truc pompeux du même acabit. Marie George ne se souvenait pas très bien, il faut dire qu'elle était un peu bourrée.

La tache prenait de plus en plus forme. Les contours étaient ceux d'un visage. Ca y était, Marie-George allait avoir une vision.

Elle qui avait bouffé du curé, qui avait harcelé les scouts, elle, elle, oui, elle, allait devenir un nouveau Saint Paul.

« Si ça se trouve, c'est le visage du Christ en souffrance qui va m'apparaître (Marie-George aimait la souffrance, car c'est le prémice de la lutte) ou alors, pire, La Vierge Marie, image de la compassion (et Marie- George n'aimait pas la compassion, car elle détourne les travailleurs du juste combat) ».

Elle était prête à recevoir une nouvelle révélation, puisque la foi sur laquelle elle avait basé toute sa vie, le communisme, s'était effondré. Il lui fallait remplir un grand vide.

Décidant qu'elle était à un grand tournant de sa vie, elle repoussa la bouteille de Vodka à moitié pleine et son verre, complètement vide.

Elle poussa un soupir et releva les yeux pour examiner l'image qui s'était inscrite sur le mur.

Elle reconnu le personnage :

 

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C'était Béria.


Elle repris la bouteille et se mis à la boire au goulot.

27/06/2006

Nouvelle : Altruisme temporel

C'est une note de Pharamond ( Guerre Civile & Yaourt Allégé) qui m'a rappelé que cette nouvelle trainaît quelque part sur mon disque dur. Je l'ai écrite il y a queques années et j'avoue que je l'avais oubliée (D'aucun diront qu'elle fort oubliable). Je ne l'ai pas retravaillée, je la livre à l'état brut. A mon avis, ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux ( comme d'hab, c'est écrit assez vite). J'aimerais bien vos commentaires dessus pour savoir si elle mérite qqch, s'il faut la réécrire,  la taillader ou la rallonger.

Merci  

Je cite la note de Pharamond :

Une uchronie est un genre fantastique traitant d'une Histoire alternative qui aurait divergé de la nôtre à partir d'un fait plus ou moins ancien. Par exemples, que se serait-il passé si Rome ne s'était pas effondrée face aux Barbares, si l'Invincible....

 Altruisme temporel

 

Toutes les notes du professeur Abe Kobo etaient devant Gérard Klein. Il avait réussi à les passer au poste frontière de Vladivostok. Il y avait trop de monde dans le ferry qui venait de Hakata pour que la douane soit vraiment efficace. Ils recherchaient beaucoup plus les produits alimentaires et le saké, objets d'un énorme marché noir. Les livres étaient aussi judicieusement examinés mais personne n'aurait osé toucher aux notes manuscrites d'un chercheur d'Academ Norobrosk. De plus, les dites notes venaient du professeur Abe, membre de l'Académie Impériale Socialiste de Tokyo. Il avait toujours été un digne membre du parti Nippon, un parti frère. Mais il faut bien dire qu'à Moscou on se méfiait des "frères" – le complexe d'Abel en quelque sorte.

 

Moscou avait toujours froncé les sourcils sur les déviations bouddho-shintoïste de Tokyo. Tokyo restait toujours fidèle au principe du Tenno (l'Empereur) comme symbole de la nation et ceci allait mal avec le concept d'internationalisme ouvrier. Mais à tout faire, cela valait mieux que la déviance chinoise basée sur la lutte des paysans et la résurgence du grand Khan propriétaire de toutes les terres, concept radicalement opposé à celui de la lutte des ouvriers, s'exprimant d'une seule voix par le biais des Soviets.

 

Ces notes lui ouvraient un autre monde : celui de le méditation et du Zen, d'une autre conception du temps – temps qui n'est qu'illusion. L'Académie des sciences aurait vu ces écrits comme dangereusement contre-véritaires (A ce stade, on ne pouvait parler de contre-révolutionnaire!). Un retour à l'opium du peuple – mais d'un autre côté, ni le shintoïsme, ni le bouddhisme, ne se présentaient comme de véritable religions, puisqu'il n'y avait pas de Dieu, surtout pas de Dieu unique. Cela permettrait à Moscou de les tolérer et grâce à un puissant coup de dialectique, de les présenter comme un moyen pré-troskistien de lutter contre l'exploitation des puissants. Ces deux cultes en appelaient aux valeurs universelles de l'Homme et par là avaient préparé la voie au concept d' « Humanité ». Humanité en lutte bien sûr.

 

Si on n'avait eu que ces écrits à lui reprocher, ce n'aurait été, somme toute, pas si grave que ça : un blâme tout au plus et un sérieux coup de frein à sa carrière. Ça n'aurait pas mis sa situation en danger ni même sa vie. Mais si on apprenait qu'auprès du Professeur Abe il avait eu un approche moins que scientifique d'appréhender les théories de l'espace-temps, les conséquences pourraient se révéler plus que dramatiques.

 

D'abord Abe avait découvert des écrits d'un petit chercheur Suisse dénommé Einstein. Il n'avait jamais été publié. Il faut dire qu'il avait été assez outrecuidant de vouloir faire paraître une communication non conforme à la science socialiste, sans respect aucun pour les maîtres de chaires qui avaient, eux, leur carte du parti suisse depuis au moins plus de 30 ans. De plus, et cela se murmurait dans les milieux éclairés, le fait qu'il soit juif n'avait pas été d'une grande aide.

 

Abe ne pouvait pas comprendre cette prévenance que le Grand Frère avait contre les Juifs. D'après le dogme, tout le monde n'était-il donc pas égal? Abe savait dans son cœur que ce postulat était aberrant : il était japonais et comme tous les Japonais il savait qu'il faisait parti d'un peuple unique. Celui qui n'avait jamais été envahi et dont la culture, à nulle autre, n'était pareille.

 

Le peuple Juif était le seul à ses yeux qui avait tout son respect, sa considération et même son envie. Il était reconnu par tous comme fort intelligent, il avait produits de nombreux intellectuels. Malheureusement aussi de grand financiers – mais un grand financier pouvait fort bien devenir un grand artisan du Plan, si ce n'est un administrateur hors pair. Ce peuple, tout comme les Japonais, se considérait comme unique! Enfin plutôt comme « Elu »…  C’était leur Dieu qui était unique.

 

Mais les japonais étaient plus uniques, car eux et eux seuls connaissaient l'art et la manière de travailler en groupe. En plus, la nation, unique, se confondait avec l'Etat. De ce fait, il étaient le peuple le plus efficace de la terre – et eux aussi avait été choisis (pas élus…)  par leur déesse mère Amaterasu. Le Dieu des Juifs, Yahvé les détestait et aimait à les faire souffrir. En cela il n'était pas le seul. Les Juifs n'étaient qu'un peuple. Ils n'avaient ni nation, ni Etat. Comme les Japonais ils ne savaient pas se mélanger ni s'intégrer.

 

Donc, Juif était le chercheur inconnu et Abe le tenait pour un génie. Il avait présenté ses travaux au chercheur Klein. Celui-ci, en quelques jours, avait saisi l'importance de ce qu'on lui avait présenté. Abe, lui, avait mis plusieurs mois... Il n'étaient que deux maintenant dans le monde à comprendre ce que cet obscur chercheur avait saisi : le temps variable et le rapport masse / énergie. Mais tout comme de découvreur ils buttaient sur une chose, une théorie globale et unitaire : il manquait quelque chose. Ou alors leur logique et celle de l'univers n'était pas la même, et il ne pouvaient embrasser le Grand Ensemble.

 

Ils avaient passés deux mois dans la modeste baraque en bois qu'Abe tenait de ses parents. Leurs cendres reposaient dans le temple bouddhiste. Abe aimait quitter son laboratoire de Tokyo et dans ce calme lieu, trouver la fraîcheur de la montagne, des bois et surtout retrouver ses parents, aller sur leur tombe et converser avec eux. Abe plaignait de tout son cœur Klein qui n'avait pas cette possibilité. Pour un Juif, un mort est un mort, pour un Japonais, les parents sont toujours là pour protéger les enfants et font partie de leur vie, même s'ils sont retournés au néant comme le veut la doctrine officielle.

 

Dans cette maison, loin des services du KGB et du Kampetai, ils avaient tourné le problème dans tous les sens, imaginé les hypothèses les plus bizarres, les plus saugrenues, les plus folles. Sûr que les grands pontes de l'Académie n'auraient pas apprécié, mais là, seuls, dans la nature, ils avaient toute liberté et en profitaient. Mais rien, absolument rien de cohérent ne venait. Ils en étaient au même point qu'Einstein : la théorie unitaire leur faisait faux bond. Et pourtant, elle existait, ils le savaient!

 

Le jour de l'anniversaire de la mort de Trotski – jour férié dans toute l'Europe et l'Asie – ils avaient décidé de prendre un peu de repos et de se changer les idées. Abe avait proposé un pique-nique. Klein avait accepté, mais quelle ne fut pas sa surprise quand il s'aperçut que le dit pique-nique se passerait sur la tombe des parents d'Abe. Pour lui, c'était comme un sacrilège. Même les athées du Kremlin respectaient les morts. Il ne voyait pas le Politburo se verser de la Vodka autour des deux corps embaumés de Lénine l'initiateur et de Trotski.

 

C'est pourtant ce qu'Abe avait en tête. Il lui avait même dit :<< Appelez-moi Kobo, c'est mon prénom>>. Ce jour était vraiment un jour différent et lui avait dit en retour de l'appeler Gérard. Ils étaient donc partis avec des sandwich pour Klein et pour Kobo des Onigiri – boulettes de riz fourrées, entourées d'une feuille d'algue... Et bien entendu l'énorme bouteille de saké qui devait au moins tenir deux litres. Curieusement il y avait quatre verres, quelques mandarines – ni l'un ni l'autre n'aimaient ça – et un paquet de cigarettes alors qu'aucun des deux n'était fumeur.

 

Arrivés au  temple qui était à une demi-heure de marche de la maison, Abe s'était dirigé vers une stèle. "Voilà mes parents" avait-il dit. Il en parlait comme s'ils étaient encore vivant. "Il y a aussi mes grand parents, mais eux cela fait plus de trente-trois ans qu'ils sont morts, alors le cycle est terminé, ils sont partis". Klein avait acquiescé et murmuré un "bien sûr..."

 

Kobo poursuivait : « Grand-père n'est plus là, mais c'est lui qui veillait sur moi quand j'étais petit. Quand j'hésitais pour savoir ce que j'allais faire, c'est lui qui m'est apparu en rêve pour me dire qu'il fallait que je fasse de la recherche, que mon avenir serait brillant et que j'aurais un grand rôle à jouer. Nous y voilà maintenant. J'ai, nous avons, un grand rôle à jouer, il nous faut donc demander conseil ».

 

Klein était blanc, ne sachant que dire, il hochait la tête, d'un air faussement recueilli et véritablement ébahi.

 

« Maintenant ce sont mes parents qui veillent sur moi, et il y a bien longtemps que je ne leur ai pas présenté mes respects ». Il se mit alors debout, raide, en face de la tombe, claqua trois fois dans ses mains et s'inclina dans une courbette des plus respectueuses. Toujours courbé, ils pressait fort ses paumes l'une contre l'autre et fermait avec grande force ses paupières. Son front était plissé sous l'effort. Il resta quelques instant comme ça, immobile, puis se redressa et se tournant vers Klein, dit «  je les ai appelé. Je pense qu'ils viendront, nous pouvons commencer à manger. ».  Il prit les mandarines et les posa sur la stèle. Il sortit de son sac deux verres, ouvrit la bouteille de saké et les remplit tous les deux et les posa à côté des mandarines. « Papa aimait beaucoup de saké », dit-il à Klein dans un sourire d'excuse. C'est à ce moment que Klein remarqua qu'un des verres était beaucoup plus grand que l'autre.

 

« Maintenant buvons! ». Klein se retrouva avec un verre dans les mains. Abe le remplissait à raz bord, puis remplit le sien. Il se tourna alors encore une fois vers la tombe et, levant son verre dit : « Kampaï! ». « Kampaï » dit aussitôt Klein. Ils levèrent tous les deux leur verre et le vidèrent. Puis Abe fouilla dans ses poches, sortit le paquet de cigarettes « Seven Stars », un briquet, et les posa à coté des mandarines. « Les cigarettes, c'est pour Papa, les mandarines pour Maman. Allez Klein détends-toi, aujourd'hui c'est jour de fête. Ressers-toi un verre tu as l'air d'en avoir besoin. Qu'est-ce que tu as? Tu es tout blanc. C'est la marche qui t'a fatigué, ou quoi? Tiens ne reste pas debout, assoies-toi! »

 

Et Abe, Abe Kobo, le maître de recherches, s'assis sur la pierre tombale de ses parents. Il souriait, levait son verre en direction de Klein, Klein Gérard, ou Gérard Klein comme on disait selon l'usage de son pays, la France, où lui aussi était maître de recherches. Et les deux s'assirent sur la tombe, sortirent les en-cas, les sandwich, les bouteilles de bière et bien sûr le saké. Gérard Klein se dit: «  When in Rome, do as romans do » et renonça à comprendre. Autre culture, autres mœurs. Après tout si ça lui faisait plaisir de piétiner la tombe de ses parents, libre à lui! Et puis  il n'a pas l'air de piétiner, il a l'air de communiquer avec eux. Après tout pourquoi pas? Ici, ils ont une notion de l'athéisme qui est assez spéciale.

 

Kobo mâchait, mâchouillait, buvait, rotait et le saké aidant, commença à parler à la tombe.

 

-          Tu comprends Papa, on est dans la merde! Y a trop de matière dans l'univers, où est-ce qu'elle est passée. On n'en sait rien. De plus Gérard et moi on a trouvé que le temps se contractait et si on le dit, on va se faire taper sur les doigts. Faudrait qu'on ait un truc inattaquable pour présenter nos recherches mais tu vois, il nous manque quelque chose et notre théorie ne tient pas debout si elle n'est pas complète. Elle n'est pas monolithique et avec le parti, si c'est pas monolithique ça vaut rien. Qu'est-ce qu'on peut faire, hein Papa? Tu en as une idée toi, d'où tu es? Il y a un temps ou pas. Il est immobile? Il y a des cycles comme dans le bouddhisme et...... Merde! Gérard! C'est ça, c'est ça! J'ai trouvé. Aux chiottes l'alpha et l'oméga. j'ai trouvé! J'ai trouvé et on va tous les emmerder.

-          Heu! Tu pourrais être un peu plus précis? Je crois pas que je comprenne vraiment.

-          Gérard! Toute la science elle nous vient de L'Occident, tu es d'accord, oui ou non.

-          Ben oui, mais...

-          Qui dit Occident dit Christianisme. Toujours d'accord?

-          Si c'est toi qui le dit, je veux bien, quoique...

-          Oui, je sais, les Grecs, les Arabes et enfin l'Europe. Mais la pensée sous jacente c'est le christianisme! Et c'est lui qui a dit «  je suis l'alpha et l'oméga », ce qui veut dire qu'il y a un début et une fin. Ça c'est la pensée européenne. Mais toi, tu es Juif, je le sais, et tu sais que je le sais. Alors  qu'est-ce qu'il dit à Moïse ton dieu quand il prend la forme du buisson ardent? Hein qu'est-ce qu'il dit?

-          Heu... Tu sais je ne suis pas tellement religieux, mais si je me souviens bien il dit « je suis celui qui suis ».

-          Voilà : «  je suis celui qui suis ». C'est le présent éternel. L'éternité : celle qui n'a ni début, ni fin. Eternité n'est pas l'immortalité. Dans immortalité il n'y a pas de fin mais il y a un début. Pourquoi un début? C'est un axiome, ce n'est jamais qu'un axiome, un postulat! Mais cela n'a jamais été prouvé. On l'a pris pour argent content, et si ce n'était pas vrai?  

-          « Je suis celui qui suis. », c'est juste une vue de l'esprit. Une manière d'exprimer la toute puissance de Yahvé. Mais dans la vie il y a la naissance et la mort. Tout le monde sait ça. Il y a le début et la fin, c'est naturel, c'est la nature et c'est aussi la nature de l'homme.

-          Tu crois ça! Dans ton monde, peut être. Dans ta pensée, certainement. Mais il y a d'autres peuples qui ne pensent pas comme ça. Nous par exemple. Nous c'est les Asiatiques, les Bouddhistes. Chez nous le temps n'est pas linéaire, il est cyclique. Il y a des cycles simples et des cycles de cycles qui eux-mêmes sont dans des cycles. Il n'y a pas de début, il n'y a pas de fin. Où est le début d'un cercle? Où est sa fin? Tu vois ce que je veux dire... Buvons un coup et retournons à la maison. Il y a du travail

 

Abe remplit son verre, le leva devant la stèle et dit : « Merci Papa! Je savais que je pouvais compter sur toi » et vida son gobelet d'un seul coup.   

 

-          Allez au boulot. Il va falloir remettre les pendules à l'heure, comme on dit par chez toi.

 

Pendant les deux mois qui restaient à Klein jusqu'à l'expiration de son visa, les deux noircirent une masse de papier. En fait Klein écrivait les différentes pensées d'Abe, celui-ci était beaucoup plus à l'aise avec une conception différente du temps. Klein apprenait et en plus se penchait sur tous les écrit bouddhistes qu'il put trouver. Il lui fallait retourner à des sources qui n'étaient pas siennes. Il étudia le grand véhicule, le petit véhicule, les transformation que l'esprit japonais, avec Nichiren, avaient apportées en créant le Zen. De mieux en mieux pouvait-il comprendre les concepts qu'Abe lui assénait et qu'il n'aurait pu saisir s'il ne s'était pas plongé dans l'étude des textes sacrés.

 

Mais il y avait aussi des lacunes dans l'interprétation de son collègue. Il savait ce que c'était. Abe n'avait jamais entendu parler de la Kabbale. De retour en France, il faudrait qu'il se replonge dans la communauté juive – communauté avec laquelle il n'avait que des liens très distendus – et étudier Le Livre, celui où il était marqué : « Je suis celui qui suis » . D'autres concepts intéressants apparaîtraient certainement. Le peuple qui avait créé le livre et en avait été en même temps les enfants, ce peuple qui avait rencontré son Dieu unique dans le désert où l'environnement n'est que du sable et du vent, ou tout paraît figé, ce peuple donc devait avoir une autre conception du temps que les autres peuples qui étaient entourés d'une nature qui suivait le printemps, l'été, l'automne, l'hiver : l'enfance, l'âge adulte, la vieillesse et la mort. Oui dans la kabbale qui était née dans le vide, il trouverait le complément de ce que le professeur Abe ne pouvait lui apporter.

 

C'était donc lui, Gérard Klein qui aurait tous les éléments pour résoudre le problème. Lui et lui seul.-

 

Bien plus tard. Chargé de toutes les notes d'Abe et de quelques livres sacrés du bouddhisme, il avait traversé le poste de douane de Vladivostock. Il n'avait pas de saké dans ses bagages, il n'avait pas de nourriture, on l'avait laissé passé.

 

Il avait ensuite pris le transsibérien. Il  était seul dans son compartiment. C'était en plein hiver et les gens voyagent peu dans sous ces conditions extrêmes. La blanche steppe défilait sous ses yeux et jamais rien ne changeait. Il révisait ses notes, étudiait les textes et essayait de s'en imprégner. Son regard se perdait dans le désert blanc tout comme le regard de ses ancêtres s'était perdu dans un autre désert. Souvent ses yeux se fixaient sur l'immatériel et il arrivait, grâce aux techniques de méditation, à faire dans son âme le même vide que ce qui se dévoilait à ses yeux. L'esprit vide, il était en réception totale à tout ce que le transcendantal pouvait lui souffler, tout comme l'esprit de Dieu avait soufflé sur les eaux avant de créer la vie.

 

Malheureux celui qui n'a jamais fait l'expérience du désert... Il ne s'est jamais connu.

 

L'arrivée à Paris, après changement à Moscou, gare Léon Trotski, fut des plus difficile. Il avait changé, le savait et se devait de le cacher.

 

Tout d'abord il fallait faire un compte-rendu à l'académie des sciences socialistes de la Sorbonne. Le grand ponte était un certain Krivine, beaucoup plus politique que scientifique. Le rapport à lui rendre sur les travaux du camarade Abe Kobo se devaient d'être dans la ligne du réalisme soviétique. L'internationale communiste était dans le sens de l'histoire. Seuls les Etats Unis et le Canada résistaient mais ils ne faisaient que de pratiquer l'isolationnisme le plus pur et ne présentaient aucun danger de contre révolution.

 

De toute manière depuis que l'Allemagne était passée à la révolution et la France ensuite, entraînant dans leur foulée toute l'Europe, aucune puissance industrielle ou militaire ne pouvait rivaliser avec l'Internationale dirigée par Moscou... Et on ne parlait pas des partis frères asiatiques qui, s'ils n'étaient pas franchement trotskistes, n'en étaient pas moins communistes.

 

Non, il n'y avait aucun doute pour Krivine, l'Internationale était de destin de l'humanité. Les US tomberaient sous le poids de leurs contradictions – ils n'avaient aucun débouché pour leur industrie si ce n'est l'Amérique Latine où le parti prenait de plus en plus de force. Le camarade Krivine croyait donc au destin et par conséquent à un temps linéaire à la direction prédéterminée. Il était hors de questions de lui parler de temps variable ou même de temps cycliques avec possibilité de variation d'un cycle à un autre : autrement dit d'univers parallèles.

 

Il rendit donc un rapport parfaitement abscons, plein de termes techniques que lui seul connaissait. Le rapport était énorme et il était certain, au fond de lui même, que personne ne le lirait. Les autorités ne parcourraient que le synopsis. Il pourrait, sans honte aucune, inscrire ce rapport sur la liste de ses publications et un jour, s'il restait bien dans la ligne du parti, se verrait octroyé une place plus importante dans la hiérarchie scientifique. Il avait fait ça tout le long de sa carrière et c'est ainsi qu'il s'était retrouvé chef de recherche du département de physique.

 

Pourtant cette fois-ci, cela le dérangeait. Le chercheur qu'il était rentrait en conflit avec l'homme de parti qu'il était aussi. Et le chercheur décida de poursuivre très discrètement des études qui allaient certainement l'entraîner sur des chemins sulfureux.

 

C'est pourquoi il décida de déménager et de s'installer dans le Marais, à quelques pas du quartier du Sentier.

 

Là commença une longue période d'intégration. Il s'appelait Klein, ce n'était pas une nom « goy » et c'était un avantage. Il commença à faire ses courses dans tous les magasins kasher et puis un jour se décida à franchir le grand pas et pénétra dans une synagogue.

 

C'était pour lui un monde complètement étranger, élevé qu'il avait été dans le plus pur respect des sciences, du progrès et le mépris total de ce que ses parents appelaient « superstitions millénaires » qui avaient forcé le peuple miséreux à accepter sa condition.

 

En fait il rentrait dans le monde de ses ancêtres et,  à sa grande honte cachée,  avait du mal à s'avouer qu'il s'y trouvait bien. Les gens l'acceptaient comme un frère et non comme un « camarade », et il avait appris à ce méfier des « camarades », chose élémentaire quand on veut poursuivre une carrière.

 

Doucement il se laissa imprégner de l'ambiance du quartier.

 

Trois fois par semaines, pourtant il se rendait à la Sorbonne. Il assurait ses six heures de cours hebdomadaires obligatoires. Le reste du temps il préparait ses cours, faisait ses recherches « officielles » et, bien sûr, assistait aux réunions du parti. Il ne fallait en rien changer ses habitudes. Il était déjà sorti de la norme : Pourquoi avait-il quitté la résidence allouée par le Parti? Et pour s'installer au Sentier en plus! Un quartier douteux au point de vue idéologique.

 

Il menait une double vie intellectuelle et cela était plus épuisant que s'il avait eu deux maîtresses a entretenir. Epuisant pour le physique, pour les finances – les livres qu'il achetait ne se vendaient que sous le manteau – et surtout épuisant pour son moral car il vivait dans le mensonge : il fallait faire attention à ne jamais se couper.

 

Il avait même dans son appartement un petit laboratoire personnel et, cachée derrière un porte dérobée, sa propre bibliothèque personnelle. Au premier rang "Le Grand Albert", les écrits de Nicolas Flamel, le faiseur d'or, plusieurs traités sur les guérisseurs et leurs secrets et puis bien sûr de nombreux écrit sur la Kabbale, le tout combiné avec de nombreux ouvrages sur la numérologie. Sur d'autres étagères figuraient les livres religieux et les ouvrages des grands mystiques. Il y avait des rangs pour le christianisme, le judaïsme, l'Islam, le Bouddhisme, le Zen, l'Indouisme et même le Zoroastrisme, sans oublier Mythra, un autre Dieu unique.

 

Lentement, Gérard Klein se faisait une autre opinion, une autre conception du temps.

 

Il n'y avait plus pour lui de temps linéaire, plus de déterminisme, plus de sens de l'histoire. Il était temps de se remettre à étudier les écrits d'Albert Einstein et il s'y plongea.

 

Son monde intérieur était devenu tellement différent du monde extérieur qu'il s'aperçu qu'il ne cadrait plus avec ce qu'il était supposé être. Ce n'aurait pas été trop grave s'il avait été le seul à s'en apercevoir. Malheureusement les « camarades » avaient la même impression. Depuis trois ans qu'il était au Sentier, il n'avait eu aucune promotion, aucune charge, et chaque année, il avait des classes de moins en moins intéressantes. Et puis on lui changea sa voiture de fonction pour un véhicule de service. Plus tard il dû partager sa secrétaire avec un autre chercheur – membre pur et dur du Parti, un certain Jospin, qu'il suspectait de travailler pour les Renseignements Généraux. Il avait donc accès à ses notes.  

 

Le danger s'approchait, il le sentait. Ses collègues l'évitaient ou restaient de la politesse la plus froide et la plus conventionnelle. Il avait de plus en plus de réflexions sur son lieu d'habitation et les plus moqueurs s'amusaient à prononcer son nom avec l'accent Yiddish. Au début c'était derrière son dos, puis ce fut fait ouvertement.

 

Une fois, lors d'une dispute avec le concierge au sujet d'une place de parking qui ne lui était plus réservée, il s'était fait traiter de « sale Youpin »!

 

Ce fut pour lui le choc et le choc révélateur. Sa carrière était fichue, il le savait et ce n'était plus qu'une question de temps avant qu'il se retrouve à enseigner les maths dans une unité d’enseignement de province.

 

L'antisémitisme qui avait toujours sévi dans les pays de l'Est s'exportait très bien tout comme la révolution s'était exportée. Les deux étaient-ils indissociables?

 

Il ne voyait qu'une seule manière pour se sortir de cette situation, c'était de produire des résultats et de les produire vite. S'il pouvait faire une découverte, et une découverte importante, il serait alors intouchable. Et en fait il avait tous les éléments théoriques nécessaires pour apporter quelque chose de nouveau au monde. Il fallait maintenant passer à la pratique.

               

<<Quand l'élève est prêt, le maître apparaît>> dit un proverbe Indou. Gérard Klein était prêt, il ne lui manquait plus que l'inspiration divine qui lui apporterait la solution.

 

Il commença donc une période de jeûne et entra en méditation. Son métabolisme se ralentit, son esprit se vida et il était prêt pour la communication avec le « Grand Tout » qui pouvait être aussi le « Grand Rien ».

 

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Il avait fait le voyage – le grand voyage – et en était revenu. Son enveloppe charnelle était au bord de l'épuisement mais son âme avait vu. Il avait connu l'illumination.

 

Il fallait maintenant que son esprit humain essaye de conceptualiser ce que son âme avait entrevu. Il resta donc un grand temps dans sa chambre à manger  et à dormir, assimiler des aliments pour nourrir son corps et des idées pour que son esprit devienne prégnant de l'inconceptualisable : son cerveau allait accoucher aux forceps de ce qui n'avait jamais été pensé auparavant.

 

Tout comme ce qui était nouveau, c'était très simple, tout comme l'œuf de Christophe Colomb. Il n'avait même pas besoin de machine complexe pour prouver que l'on pouvait remonter dans le passé et le changer. Ce qu'il avait construit était plus simplement un support de pensée. Il suffisait d'appliquer des concepts différents et le monde changerait.

 

Si la « machine » ou plutôt le « levier » avait été facile à réaliser, faire le papier pour une communication sur ce sujet relevait de la gageure. Krivine, Laguiller et toute la bande qui contrôlaient la conformité des recherches au dogme, seraient durs à circonvenir. Il fallait s'en tenir à la pure science socialiste. Le professeur Geysmar, doyen de la faculté d'histoire de l'humanité ferait aussi certainement un tir de barrage. Que faire? Il lui fallait conseil.

 

C'est vers le Grand Rabbin Cohn Bendit – homme peu en odeur de sainteté auprès des autorités - qu'il alla demander conseil.

 

Le petit homme roux, au sourire moqueur et aux rouflaquettes tourbillonnantes, était prêt à discuter avec le scientifique. Ils n'étaient pourtant pas du même monde, mais le Rabbin savait lire dans le cœur des gens et voyait en face de lui un homme profondément troublé. Il y avait  dans son regard une lueur que l'on ne retrouve que chez ceux qui ont eu accès à un certain état de conscience supérieur.

 

Les deux avaient une foi et pouvaient se comprendre. Les deux se parlèrent et, chose plus rare, s'écoutèrent. Finalement vint la parole du sage à celui qui avait soif de sagesse. Klein avait demandé et il allait recevoir.

 

-          Dieu guéri le cœur des hommes qui croient en lui. Il faut la foi, et la foi ne repose sur aucune preuve. La foi est une croyance profonde sans preuve matérielle. Telle est la définition de la foi. C'est du moins comme cela que nous le comprenons maintenant. Mais relis le livre, au tout début Dieu s'est révélé. Il a parlé. Dieu a parlé Abraham, Noë, Joseph, Moïse. Moïse savait : il n'avait pas besoin de foi. C'est pour ça qu'il a douté et n'a pas pu entrer dans la Terre Promise. Il n'avait pas vraiment la foi.

-          Je le sais, Rabbi David, mais quel est le rapport avec ma découverte, dit Klein, les yeux plein d'étonnement. D'abord, ce n'est pas ma découverte. Abe Kobo qui m'a ouvert les yeux, puis Einstein, et toute la sagesse que j'ai pu trouver dans tous les livres sacrés de l'humanité. Je m'excuse, Rabbi, je ne me suis pas basé que sur ‘Le’ Livre.

-          Dieu est unique et nous parle de différentes façons, car l'Homme est multiple et nombreuses sont ses langues. Mais le message est unique.

-          Vous, Rabbi, vous dites ça?

-          Oui, je le dis car j'ai parlé à de nombreux hommes de Dieu était présent en chacun d'eux. Dieu s'est révélé aux hommes et ensuite ils ont cru. Dieu a guéri, soigné les douleurs, et ils ont cru. Notre société est malade. Tu le sais, je le sais. On opprime notre peuple, tu es en train de le vivre dans ta chair et dans ton esprit. On oblige les gens à ne penser que d'une certaine façon. Dieu, lui, nous a laissé la liberté, tout comme il a laissé à Moïse la liberté de douter. Il est temps pour une autre révélation. Tu es peut-être une prophète!

-          Un prophète! Moi! Vous plaisantez Rabbi!  

-          Crois-tu que tu sois le seul à qui il soit parlé? J'ai toujours su qu'un jour quelqu'un comme toi viendrait, qu'un homme plein de doutes se présenterait à moi. Un homme de foi et que cet homme nous amènerait à une différente compréhension des Ecritures. L'homme à évolué et sa conception du divin évolue avec son entendement du monde. Tu es l'homme qui va apporter cette nouvelle conception. Tu nous fera progresser vers Yahvé et le monde où nous vivons veut nous faire prendre l'Homme pour Dieu. Tu peux changer cela. Le Verbe t'a parlé, tu as écouté. Maintenant agis. C'est tout ce que j'ai à te dire, Gérard. Prie, agis et prie. Et puis vient un peu plus souvent à la synagogue, ajouta-t-il, en un sourire moqueur.

 

Le Rabbin avait raison et Gérard le savait. De toute manière il ne pouvait publier le fruit d'une révélation : Il fallait que le Verbe se fasse Chair.

 

Le monde qui l'oppressait était la création de plusieurs penseurs mais aussi de quelques acteurs. Parmi ceux-ci, il y avait Trotski qui avait mené à bien l'idée de révolution mondiale. Il avait été penseur et acteur. Pourtant il s'en était fallu de peu qu'il ne puisse succéder à Lénine.

 

Il y avait eu ce petit homme rustre, sans culture  et sans malice qui à un moment c'était dressé contre lui. Comment s'appelait-il déjà. Ah! Oui! Staline. Staline et son compère Zinoviev. Mais Staline avait été exécuté peu de temps après l'accident de chasse qui avait coûté la vie à Zinoviev.

 

Si Staline avait pris la succession, sûr que le Communisme ne se serait jamais répandu comme il l'avait fait. Tout au plus aurait-il eu un certain rôle à jouer dans une Russie exsangue et tout le système se serait écroulé de lui-même.

 

Klein n'avait encore jamais expérimenté le "levier" et il fallait commencer par des choses simples. D'abord isoler dans une bulle temporelle, inamovible, son laboratoire et toute la documentation qu'il contenait. Puis agir sur le passé. Influencer le chemin d'un ours dans les forêts qui entouraient Moscou lui paraissait une chose facile. Zinoviev ne mourrait pas!

 

Il se remit en méditation et commença à agir sur le "levier".

 

(..................................................................)

 

Epuisé, il revint à la ‘’vie normale’’. Doucement, lentement, il se leva de sa couche et sortit de sa bulle.

 

La deuxième révélation se précipita alors dans sa tête : un siècle d'histoire le pénétrait, l'envahissait, le gavait comme au Périgord on gave les oies.

 

(..................................................................)

 

Il vacilla, il voyait tout se dérouler dans comme quand on passe un film en vitesse accélérée – vite! Retourner dans La Bulle! Sa tête allait exploser.

 

Il eut juste le temps de se jeter sur sa couche. Sa mémoire se remplissait d'événements qu'il n'avait jamais connus.

 

Et il vit.

 

Il vit.

 

Staline prit le pouvoir. Il n'y eut jamais de révolution en Allemagne. Oncle Jo préférait dépenser son énergie à éliminer tous ses adversaires réels ou imaginaires.

 

Pendant ce temps, un dénommé Adolf commençait à faire parler de lui.

 

Klein en fut très surpris car dans le monde qu'il venait de quitter Hitler était le peintre officiel du parti. Il s'était fait un renom pour ses couleurs brillantes et accrocheuses. Il avait le sens du message et du symbole. C'est d'ailleurs lui qui avait redessiné l'emblème du parti. Il avait choisi un symbole universel pour un parti universel : le disque solaire blanc sur fonds rouge. Il y avait stylisé la faucille et le marteau sous la forme d'une croix de Saint André. Le symbole avait parlé à toute les nations du monde.

 

Le symbole qu'Hitler avait développé dans ce nouveau monde était fort semblable et lui aussi avait parlé au monde entier.

 

Et il vit!

 

Il vit Staline décapiter son armée, Hitler augmenter la sienne et appliquer son programme sur « le problème Juif »

.

Il vit les camps de la mort.

 

Il vit les goulags.

 

Il vit Nanking

 

Il vit Hiroshima

 

Il vit la terreur, l'horreur, l'indicible, la négation parfaite de Dieu.

 

Il fallait retourner en arrière, re-tuer Zinoviev, rétablir Trotski. Le monde d'où il venait n'était pas parfait mais au moins c'était un monde.

 

Retrouver le "levier", le faire marcher.

 

Tout son corps épuisé s'y essaya.

 

(.............................................)

 

Il ne pouvait remonter si loin. Un siècle il ne pouvait plus le faire.

 

Les nouvelles connaissances qu'il avait acquises freinaient l’utilisation des anciennes. L'horreur qu'il avait créée serait-elle donc là pour toujours si jamais il venait à oublier ce qu’il avait pratiqué dans le monde « avant ».

 

(............................)

 

Il ne pouvait plus agir sur les êtres vivants. A peine, les choses...  Il ne lui restait plus qu'une chose à faire. Il déplaça l'aiguille d'alarme d'un certain réveil. Celui-ci devait sonner à trois heures du matin pour que son propriétaire puisse partir au travail à quatre heures. Le réveil sonna à six heures.

 

(...........)

 

A six heures cinq ce jour de juin 1942, la police française trouva Simon Klein dans son lit. Il fut emporté sur Drancy, livré aux Allemands et envoyé sur Auschwitz.

 

Son père ne rencontrerait pas sa mère. Il ne rencontrerait que la mort.

 

Et doucement, imperceptiblement, Gérard Klein de dissout et partit rejoindre le Grand Rien. Il n'avait jamais été. Ce monde non plus.

 

En retournant au Néant dont il venait, il eut la satisfaction que jamais personne ne pourrait écrire cette histoire.

 

Cet homme n'a jamais existé. Nous sommes le fruit de sa vision.

 

 

                                                                                                                                                                       xyzorglub@yahoo.fr ©                                                    

21/05/2006

Nouvelle : Les Carottes sont cuites!

 

 

 

 

 

Dans l'arrière boutique de Joseph, les volets étaient mis et on avait tiré les rideaux. L'antre était en amphithéâtre : toutes les chaises étaient en demi-cercle autour de la T.S.F. Ce serait le chantre, le « déclameur », il n' y aurait pas d'acteurs : On était dans une tragédie antique! A la fin de la représentation, il n'y aurait que des coups d'oeil sous entendus, peut-être quelques commentaires à voix basse, mais rien de plus.

 

C'était une cérémonie, une messe! Mais une messe basse, sans répondant, sans participant. Chacun regardait sa montre : ça allait être l'heure de la communion avec « Londres » ...

 

Joseph oriente une dernière fois l'antenne. Il faut être précis et avoir le geste sûr. A huit heures, on enverrait le gamin faire pipi dehors. Il prendrait un bout de temps. Il fallait voir s’il n’y avait pas de soldats aux alentours. Quand Pierrot reviendrait, ange d’une sécurité toute provisoire, Joseph, alors, tel un prêtre, s’approcherait du tabernacle, avancerait doucement vers la TSF, et d’un geste lent, solennel, poserait sa grosse main rouge et calleuse sur le bouton de gauche, le tournerait : cela ferait un grand « clic ».

 

 

Ce qui viendrait d'abord aux oreilles serait la fameuse crécelle du bruitage, l'hymne d'entrée, l' « Introït » . Au bout d'un certain temps, si chacun l'entendait, personne ne l'écouterait. C'était le rituel. Les oreilles filtraient naturellement :

 

Bom, Bom, bom, bom, bom .....Bom, Bom, bom, bom, bom... "Ici Londres, les Français parlent aux Français. Bom, bom, bom, bom. Ici Londres, les Français parlent aux Français. »

 

Alors on aurait les « nouvelles » . Des nouvelles de l' « Autre Coté », des Français et des Alliés! ...

 

Mais on se méfiait quand même .

 

On savait décrypter les codes de langage. Des mots comme « repli stratégique » voulaient dire : fuite en pagaille. Ça on le savait parce que c'est ce qu' « ils » avaient dit lors de la gigantesque pilée qu' « ils » avaient prise dans le Pas de Calais. Replis stratégique pour un embarquement plus que précipité et fortement désordonné vers la Mère Patrie...

 

...Enfin « leur » Mère Patrie....

 

Même le mot débarquement, ce qui était pourtant ce que l'on attendait, on s'en méfait. « Tentative de débarquement » c'est l'expression qu'ils avaient utilisée pour le carnage de Dieppe en 42! Au moment où les Frisés étaient les plus forts! Et puis débarquer à Dieppe, je vous demande un peu! ... Où est-ce qu'on peut débarquer à Dieppe en dehors de l'embarcadère?

 

On savait bien ce qui c'était passé, on habitait à côté. Et les fanfaronnades des Allemands n'étaient pas du tout des vantardises! Pas du tout!

 

Mais c'est vrai que maintenant les Américains étaient rentrés dans la danse. Les anciens poilus qui avaient combattu à leur côté en 17 et 18 savaient que leurs officiers étaient beaucoup plus soucieux de la vie de leurs « boys » que les sous off français de la vie du bidasse, toujours considéré comme de la chair à canon.

 

Alors les nouvelles anglaises on s'en méfiait tout autant que de la propagande allemande. Tout ce qu'on savait c'est que les Rosbifs dérouillaient sérieusement avec les V1 : Il y avait un terrain de lancement tout juste à côté d'ici à Etretat. Et ça, on n'en parlait pas à la BBC!

 

Maintenant quand les Anglais entendaient ce nom célèbre, ils ne devaient pas penser à l'aiguille! Et encore, ce n'était que des V1! Il paraît qu'il y en avait des beaucoup plus rapides et de beaucoup plus puissants qu'on n'entendait même pas venir... C'est du moins ce que disait un ingénieur Alsacien qui venait de la Norvège.

 

En fait, on n'était pas trop mécontent que les British en bavent un peu. Ils étaient encore indépendants eux et ils nous avaient laissé tomber. En fait c'est à cause d'eux qu'on se faisait bombarder. La propagande allemande insistait beaucoup là-dessus. De nombreux « bons Français » étaient d'accord.

 

Et ici, si on n'aimait pas beaucoup les « Roastbeef », on n'aimait encore moins les « vert de gris ». Surtout quand ils sont chez nous. Un Normand en général, et un Cauchois en particulier, est un être indépendant. Plus de 1000 ans de Christianisme l'avait un peu calmé, mais tout juste. Ces gens-là ne s'entretuaient plus pour conquérir, mais dès qu'on touchait à leur terre, à leur pêche, Odin, en eux se réveillait. Le dieu borgne leur convenait toujours, même si on avait effacé son nom de leur mémoire collective. On n'aimait déjà pas les horzains – Homme né hors de la commune, et pour les larges d'esprit, hors du Pays de caux -, alors les Chleuh pas question.

 

A sir Hillary on avait posé la question : pourquoi avez-vous escaladé l'Everest, il avait répondu : « Parce qu'il était là ». Pourquoi, eux, luttaient-ils contre les Allemands? Parce qu'ils étaient là, tout simplement.

 

« Et maintenant voici nos messages personnels ». Le corps des auditeurs se penchait un peu plus en avant vers le poste. Il y avait là-bas des fils, des frères, des pères, des oncles et même des fiancés.

 

Cela faisait toujours ricaner Horlaville. Ils étaient partis pour lutter contre le nazisme. Ben voyons! ... Le fait est que, des campagnes, étaient partis ceux qui n'avaient pas de biens. (Qu'est-ce qu'ils avaient à risquer?) ou alors ceux qui trouvaient la terre trop basse.

 

Quand on a de la terre, on la défend où elle est! Ou alors on se bat pour que les « Autres » ne puissent pas l'atteindre, comme lui, Joseph, l'avait fait durant la Première Guerre Mondiale. Il avait défendu sa terre, là-bas, dans la boue de Verdun et le sang du Chemin des Dames. De la terre il en avait même avalé! Mais il avait défendu son fief, ses champs, sa ferme. A cette époque, c'était ça le courage.

 

Maintenant le vrai courage s'était de se lever le matin pour aller traire les vaches ou d'aller travailler la terre. La terre, bon Dieu : Y a qu'ça de vrai!

 

De plus, le fameux Bom, bom, bom, bom, c'était bien l'ouverture de la cinquième symphonie de Beethoven : un Chleuh! Joseph n'aimait pas les Chleuh. Ça ne lui plaisait pas trop cet indicatif. On aurait quand même pu prendre autre chose.

 

Et puis lui, Joseph Horlaville, il avait trouvé le moyen de défendre son bien tout en restant dessus : Il envoyait de temps en temps des renseignements à Londres sur le fameux mur de l'Atlantique. Tout ça en souvenir de ceux qui avaient laissé leur peau à Verdun. Il n'avait pas envie de jouer aux cow-boys et aux Indiens. Pas envie d'être sous les ordre d'un petit jeunot qui tiendrait ses ordres de Dieu sait qui?

 

Pourquoi tuer des Allemands (très dangereux ça!) alors qu'on pouvait faire son beurre avec eux, beurre qu'on leur vendait d'ailleurs fort cher. Presque aussi cher qu'aux gens de la ville. Ceux-là venaient pour le ravitaillement. Ce qu'on pouvait les entuber ces gugus : ils crevaient de faim dans les villes! Mais ils avaient des sous! ...

 

On ne vendait pas encore dans les casernes des Boches (quoique! ...), mais eux ils avaient besoin de matériaux pour leur fameux « Mur de l'Atlantique », et ils achetaient en gros.

 

Dans le village il y en avait plus d'un qui avait trouvé un net avantage à l'occupation. Y avait bien sûr les idéalistes, les gaullistes, les communistes -- rares ceux-là, on les trouvait beaucoup plus dans les villes -- et puis ceux qui s'étaient battus en 14. Ils n'aimaient pas trop de s'être fait écloper pour rien ni même que leurs copains soient morts pour rien : Les Boches étaient de retour! Mais il faut bien dire que tout cela n'était qu'une minorité.

 

Joseph n'était pas de ceux-là. Il s'était battu en 14 contre les vert de gris, il savait ce qu'ils valaient. Ce n'était pas un tendre. Mais il les respectait : Ça c'étaient des soldats! Mais nous aussi bordel! Seulement en 14, l'arrière était avec nous. Ce coup-ci, même l'armée n'était pas avec nous... sans parler de l'Etat Major... Quant aux civils, ils vendraient le premier juif venu pour une paire de chaussures en cuir ( une paire de chaussure en carton bouilli pour un bohémien : ils étaient plus faciles à repérer, pour les pédés, c'était juste pour accomplir la colère de Dieu, on le faisait gratuitement).

 

Alors vraiment pourquoi risquer sa vie alors que l'armée Française avait perdu la France en moins de temps que les Polonais avaient perdu Varsovie. L'Angleterre, l'Amérique, on pouvait y croire, mais les autres...

A croire que tout le monde s'en foutait, alors il ne voyait vraiment pas pourquoi lui, Joseph Horlaville irait jouer les héros. Passer des informations cela suffisait bien! Déjà que sa terre il en avait perdu un bout et ça ne lui plaisait sacrément pas.

Ça, on peut dire que ça le motivait. Ça le motivait même drôlement.

Mais il la récupérerait, sa terre, parce que c'était sa terre. C'était aussi simple que ça! Ce n'était qu'une question de patience. C'est pour çà aussi qu'il était bon de se faire voir, dans un petit groupe bien choisi, en train d'écouter Radio-Londres : Le vent tournait.

 

Sa guerre à lui, elle était personnelle. Son ennemi, c'était le maire, ou plutôt l'ancien adjoint au maire. Celui-ci, Ménard, avait soufflé à l'oreille de la Kommandantur que le véritable nom du Maire -- hobereau respecté de chacun -- était, avant 1921, Debrejowski et que comme vieille noblesse française, on pouvait trouver mieux.

 

Un jour, donc, le comte de Bray et toute sa famille avaient tout simplement disparus. Sans laisser de traces. Ménard était devenu le nouveau maire et entretenait avec les Allemands des relations pour le moins privilégiées : pour protéger les « vrais français», disait-il.

 

Il avait surtout protégé ses comptes personnels. Il avait eu droit au château du comte en remerciement. Il en avait surtout profité pour annuler le bail que Joseph avait avec le comte de Bray : Le champ de Joseph, celui où il plantait ses carottes. Sa famille avait cultivé ce champ pendant plus de générations qu'il ne pouvait en compter. Oui, mais voilà « Tout contrat passé avec un juif, un usurpateur, était nul et non avenu ». Surtout que le contrat n'était qu'oral, un vieux « top-là! Cochon qui s’en dédit »une claque dans la main et l'affaire était conclue. Il n'y avait pas besoin de papier entre gens qui avaient été à la communale ensemble. Les Horlaville avaient toujours eu la terre des de Bray en fermage depuis au moins le temps de leurs arrière grand-pères et personne n'y avait rien trouvé à redire. Ni le notaire, ni les impôts.... En plus ils n'avait jamais accordé aux Ménard un droit de passage pour aller faire boire leur bêtes à la mare qui leur appartenait, mais se trouvait de l'autre côté du champ de Joseph. Cela avait augmenté le plaisir et, bien sûr accru la haine qui scellait les deux familles depuis qu'il y avait des Horlaville et des Ménard dans la commune.

 

Enfin, aujourd'hui, Joseph était avec les autres, ni plus, ni moins. Les défaites successives de l'armée allemande semblaient insuffler un grain de patriotisme chez ses concitoyens.

 

De plus en plus nombreux étaient ceux qui commençaient à laisser tomber le Maréchal au profit du Général. Ils allaient écouter la BBC. Tous ceux qui étaient là se trouvaient très courageux, quasi résistants. De toute manière après la guerre ils sauraient faire preuve de leur fantastique courage : ils avaient osé écouter la BBC, et il y aurait des témoins pour le prouver. Joseph en était.

 

Les messages allaient enfin commencer.

 

Le premier disait « Les sanglots longs des violons bercent mon coeur d'une langueur monotone ».

 

Quelque part dans les maquis du nord de la France ce fut le branle bas de combat et on commença à sortir les armes de leurs cachettes.

 

Le deuxième poursuivait : « Les carottes sont cuites, je répète, les carottes sont cuites ».

 

Joseph blêmit à peine. Aucun de ses voisins n'avait remarqué quoi que ce soit, ils avaient tous les yeux rivés sur le haut-parleur de la radio. Joseph lissa ses longues moustaches qu'il portait longues et raides. Elles étaient parfaites, sauf le petit trou jauni qui était dû à son éternelle cigarette papier maïs perpétuellement fixée au coin droit de ses lèvres et perpétuellement éteinte. Nerveux, il sortit le briquet de la poche de son gilet et entreprit de rallumer son mégot. La sueur perlait à son front : Demain en Normandie il y aurait un sacré coup de bambou! Joseph donnait des informations, Joseph recevait des informations.

 

C'était la guerre, mais c'était une drôle de guerre. Au moins en 14 les choses étaient claires. D'un côté il y avait les Français --avec leurs alliés -- et de l'autre, les Prussiens -- également avec leur alliés. Maintenant c'était une toute autre chose. Les Allemands étaient chez nous, et il était bien obligé de reconnaître que ce n'était pas tous des salauds. Il y en avait combien qui ne voulaient pas être ici? Evidemment de l'autre côté il y avait la Gestapo. Ceux-là... Mais i faut bien dire qu'à la campagne on ne les voyait guère.

 

Non! Le pire c'était encore les Français! Ils n'avaient que deux obsessions : le ravitaillement et savoir d'où le vent soufflait.

 

Pas plus tard qu'il y a six mois, la moitié de la population parisienne acclamait le Maréchal Pétain. On verra ce que cela donnera si le message des carottes voulait bien dire ce qu'Horlaville pensait : Le débarquement était pour demain! Je te parie que si les alliés débarquaient avec De Gaulle, il y aurait une autre moitié de Paris qui l'acclamerait. Peut-être pas une autre moitié... Il y aurait sûrement les mêmes ...

 

Personnellement il n'en voulait pas tellement aux Boches. Eux, ils payaient! Ce fumier de Ménard lui avait volé sa terre, et c'est une chose qu'un paysan pardonne rarement. Joseph Horlaville, lui, ne pardonnait jamais.

 

Ménard allait être salement embêté si les Yankee débarquaient. Les sous-sols de "son" châteaux étaient plein de béton, de fil de fer barbelé, le fil électrique et de tout de qui pouvaient servir à la construction de leur putain de mur. Et puis le mur, parlons-en. Il avait été construit par les prisonniers Français, Belges, Hollandais, Russes, Lituaniens, Serbes etc... et le moins qu'on puisse dire c'est qu'ils ne mettaient pas beaucoup de coeur à l'ouvrage. Dès qu'ils pouvaient saloper un boulot, ils le faisaient.

 

Joseph était parfaitement au courant et donc Londres le savait. Il était certainement moins infranchissable que ce que la propagande allemande voulait bien dire. Il y avait même des canons qui ne pouvaient pas pivoter assez pour couvrir toute l'étendue d'une baie. Quant aux munitions, c'était une autre affaire : c'était bien rare que le calibre des canons soit le même que celui des obus. Un mur! Tu parles! Une passoire oui!

 

Le matin, Joseph avait été surpris par la longue colonne de fumée qui montait à l'ouest. Ce devait être l' entrepôt de carburant du Havre. Marrant qu'il se soit trompé à ce point-là, il aurait plutôt cru que le débarquement se passerait du côté de Dieppe, comme la dernière fois. Il faut bien dire que cela avait été un redoutable échec, mais la BBC insistait et disait que tout se passait en Basse Normandie. Bizarre! Un pays de bocage, plein de petites champs et séparés par des haies. Ce ne serait pas une guerre de mouvement mais une guérilla. Les alliés allaient en baver.

 

Bon! Les English et les autres allaient mettre du temps pour arriver ici, il allait falloir être prudent avec Ménard et toute sa tribu.

 

Au début, il se disait que cinq bonnes cartouches feraient l'affaire. Il allait falloir revoir le plan. Le meilleur moyen serait encore le poison : Le Château des du Bray était alimenté en eau par une citerne. Il n'y avait pas de rivière près de la propriété. Juste deux citernes, une grande pour le bétail et une autre, plus petite, pour les hommes.

 

La nuit du six juin fut une des plus calmes qu'on ait jamais vue. Bien sûr on entendait les canons et les bombardements au loin, mais il n'y avait plus un seul Allemand dans le village. Ils étaient tous partis vers ce que plus tard on appellerait « les plages du débarquement ».

 

Ce fut assez facile d'emporter un grand sac de désherbant et de le verser dans la citerne. La nuit, évidemment, était sans lune--il ne fallait tout de même pas prendre les alliés pour de cons--, et Horlaville connaissait parfaitement le terrain. Après tout, Ménard, c'était son voisin. Et puis merde! C'était son terrain!

 

Le lendemain matin, vers 8 heures, il vint faire une petite visite de courtoisie chez les Ménard. Ils étaient tous affalés devant leur bol et même le chien gisait devant son écuelle. Dans les bols, il y avait du café, du vrai! --car les salauds avaient trouvé le moyen de se payer du vrai café, pas cette saloperie à base d'orge. Il faut dire qu'ils avaient des relations, et qu'ils avaient pas mal de monnaie d'échange pour le ravitaillement.

 

Il n'y avait personne dans la campagne, tout le monde se terrait par peur des bombes. Il paraissait que les alliés avaient complètement détruit Le Havre, la gare, le port et tout ce qu'il y avait autour et que la prochaine cible serait les raffineries de Rouen.

 

Rouen ce n'était pas loin.

 

Un par un il ramena les corps dans ce qui était « son » champs de carottes et creusa un trou en forme de croix de Lorraine. En fait, c'était trois tranchées qui se recoupaient en forme de une croix de Lorraine. (Et les tranchées, il connaissait).

 

A la tête, il mit le père, puis en perpendiculaire, la mère, avec tous ses bijoux (ceux des du Bray d'ailleurs). Un autre fils, le George dans l'axe du père, puis les deux autre bons à rien en perpendiculaire au George. Pour terminer la Croix de Lorraine il mit le chien qu'était quand même bien une sale bête. La croix était terminée, et il la recouvrit le tout de terre. Y a pas à dire, cela avait de la gueule!!!

 

Et pour terminer le tout il planta des graines de carottes. C'est joli les fleurs de carottes. Un jour, en voyage de noces il avait visité les jardins du château de Villandry et il avait vu ce qu'on pouvait faire avec des légumes. Il suffisait de ne pas récolter tout de suite. C'était très joli comme fleurs. Car les carottes seraient poussées il les mangerait et planterait autre chose, mais dans ce champs il y aurait toujours une Croix de Lorraine.

 

... Et personne n'aurait l'idée d'aller voir ce qu'il y avait dessous. Ce serait un sacrilège!

 

Pour les carottes il les mangerait râpées. La vengeance est un plat qui se mange froid.

 

 

 

 

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07/05/2006

Nouvelle : Si le grain ne meurt - politique fiction

 

SI LE GRAIN NE MEURT

 

La révolution patriotique avait besoin d’un martyr. Ce serait lui.

Ses idées étaient justes, il le savait, mais jamais il n’aurait le pouvoir, et cela aussi il le savait.

Philippe de Villiers aimait se comparer à Moïse qui avait amené ses troupes aux bords de la Terre Sainte, mais n’avait jamais pu y mettre les pieds. Yawhe l’avait puni car il avait douté. Lui, Philippe avait renié le don que Dieu lui avait donné : Le charisme ! Il avait servi deux maîtres à la fois, la passion et la raison. Son amour des rapports et des chiffres, inculqué à l’E.N.A, développé dans l’Administration, lui avait retiré tout sens de ce qui faisait vibrer un peuple. S’il savait parler à la raison, il ne savait insuffler la passion. Le peuple le boudait, les intellectuels le dédaignaient et même le petit Guillaume attendait l’âge pour pouvoir porter le surnom d’Iscariote.

Son père, résistant, était mort pour la France : il était hors de question qu’il le trahisse en faisant alliance avec le vieux lion borgne, grand prêtre de son propre culte. Ce père, mort dans la douleur, le poursuivait partout, l’obsédait et l’empêchait même de se perdre dans le néant quand il s’abandonnait dans les bras de sa maîtresse. Petit à petit, il en vint à comprendre que jamais il ne « tuerait le père », et que le seul endroit où il pourrait être son égal était la mort.

Pas le suicide, bien sûr, mais le don de soi. Offrir sa souffrance pour le bien de ses frères.

 

Comme Papa.

 

Philippe de Villiers avait un léger penchant messianique.

 

Un seul intellectuel lui apportait son soutien : Le sulfureux Maurice G Dantec !

Une rencontre fut organisée à Montréal lors d’un congrès pour le « Renouveau et le Redressement de la Francophonie face à la Mondialisation ».

 

Tout opposait les deux hommes, le chrétien par tradition familiale regardait le nouveau converti comme un aristocrate de l’industrie posait les yeux sur un nouveau riche du Nasdaq. Sous la table qui les séparait les mocassins bien lustrés de l’un juraient avec les Santiag graissées de l’autre. Pourtant, sur la table, un mot les réunissait : La lutte contre l’Islam, la « Reconquista ».

Maurice avait écouté Philippe. Il l’avait compris. Les scénarii tordus, c’était sa spécialité.

Ils établirent ensemble la base du schéma. Les détails seraient réglés par les meilleurs cascadeurs de France, ceux qui travaillaient au « Puy du Fou ». Pour son soutien et son rôle de garde-fou quand les choses seraient lancées, Maurice G Dantec ne demandait qu’une seule chose en échange : le poste de ministre de la Culture. Le personnage de Malraux l’avait toujours fait rêver.

 

- Attention, pour la suite, il faut un leader charismatique, au moins pour contrer le Borgne, surtout pour profiter de l’émotion que ton assassinat va créer. Et puis pas question d' attraper le tireur. Pas d’islamiste! A aucun prix! On entendrait les traditionnels : « pas d’amalgame ! ». Il faut rester dans le doute, comme pour Kennedy.

- Ce qui serait bien, ce serait le coup de la « révélation » un truc à la Saint Paul, mais en direct, avec yeux exorbités, pâleur, du sang et des larmes… puis la révélation. Si ça pouvait avoir un petit air mystique, ce serait encore mieux.

- Je vois…. Je crois que nous avons la personne qui nous faut. Et je crois que je peux la convaincre, je sais comment elle fonctionne, nous avons été à la même école.

- Qui ?

- Ségolène, Ségolène Royal. D’abord, c’est un nom prédestiné, elle a du charisme, elle est en tête des sondages, elle n’a aucun programme. Son atout c’est que c’est une femme, qu’elle est mère de quatre enfants, et a l’air proche des Français. En plus ce n’est pas mal pour contrer Lepen et Jeanne d’Arc, non ?

- Elle marcherait ? hmmm , oui, peut-être : Elle n’a aucune chance si elle passe devant les instances du parti socialiste, mais elle pourrait très bien se faire plébisciter , surtout avec une action d’éclat en direct.

- Et une révélation, n’oublie pas la révélation.

- Bien sûr, mais tu oublies un petit détail : elle socialiste… Tu crois qu’elle s'allierait avec quelqu’un dit « de droite ».

- C’est peut-être une socialiste, mais c’est surtout une énarque, et je sais comment ces gens-là fonctionnent. Son ambition est sans borne et elle bientôt coincée. Les éléphants ont aiguisé leurs défenses rien que pour elle. Ne t’inquiète pas, je saurais lui parler. Après tout qu’est-ce qu’on risque. Qui irait la croire si elle disait que de Villiers lui a proposé un marché à la « Marchand de Venise » ?

 

 

Quelques semaines plus tard, se retrouvaient sur un plateau télé plusieurs personnalités politiques. Le thème était : Est-ce que l’immigration doit être le seul thème de la campagne électorale. Autour de la table, il y avait, Philippe de Villiers, grand chantre de l’immigration zéro, son opposante principale Ségolène Royal, les écrivains Maurice G Dantec et Malek Chabel – on avait choisi celui-ci car il avait « mouché » l’exilé volontaire lors d’une représentation orchestrée par Thierry Ardisson. On voulait du beau spectacle. D’un autre côté, nul ne doutait que de Villiers n’arrêterait pas de se plonger dans ses chiffres alors que Ségolène, tout sourire et sûreté, le coincerait lors des nombreuses pauses et hésitations qu’il n’arrivait pas à extirper de ses diatribes apprises par cœur.

Comme la campagne n’avait pas officiellement commencé, les grosses pointures n’étaient pas sorties. L’UMP avait envoyé un troisième couteau, Renaud Donnedieu de Vabre, connu pour son excellent maniement de la langue de bois et des platitudes orbi et urbi.

De Villiers parlait de l’incompatibilité de l’Islam et de la République

Royal parlait humanisme, réformes et création d'emplois.

Dantec parlait sourates.

Chabel parlait d’Averoes.

Donnedieu de Vabre parlait de son épagneul, qui s’entendait très bien avec le chat du voisin.

 

Les deux écrivains avaient commencé à exposer, d’abord chacun son tour, et ensuite en même temps, des visions de l’histoire pour le moins différentes. L’agressivité étant montée, ils s’étaient envoyé ensuite, à la tête, leurs tirages respectifs : on tapait sous la ceinture !

A la surprise de tout le monde, de Villiers et Royale s’accordaient sur le fait qu’il fallait aider l’Afrique à se développer par ses propres moyens et qu’il fallait être très sévère avec les entreprises qui exploitaient les travailleurs clandestins.

De Vabre essayait de placer qu’avec Internet les compagnies pétrolières pourraient former les futurs cadres selon leurs besoins, sans qu’on ait besoin de les faire venir en France.

On allait aborder la régularisation des clandestins et le droit de vote des immigrés quand le coup de feu éclata.

 

Il n’y eu que confusion dans tout le studio, les cris fusaient de partout, les caméras pivotaient dans tous les sens : gros plan sur l’assistance, sur les visages surpris, sidérés et effrayés. Du très beau travail, surtout que les micros étaient saturés par les hurlements, glissements et chutes de corps. Quelques projos y mirent du leur, ce qui donna de très beaux effets pyrotechniques…

Mais trois cameras étaient restées fixées sur les intervenants – les cameramen s’étaient enfuis, effrayés. Leur peur serait un de ces petits cailloux qui changeraient le cours de l’histoire.

Une tache de sang avait éclaté au niveau du col de l’aristocrate. Son sourire s’était soudain crispé pour devenir rictus de douleur. Sa tête avait été rejetée en arrière. Dans un effort qui semblait surnaturel il s’était redressé pour finalement retomber, lentement, sur les genoux de Ségolène Royal.

A ce moment, elle n’était qu’une prétendante à la candidature du PS. La seconde qui suivit changea son destin : Ses yeux s’écarquillèrent sous la surprise, mais elle ne poussa pas un cri. Immédiatement elle plaqua sa main sur la tache de sang et y mit toute la pression qu’elle put. De son autre main elle souleva la tête du blessé, puis se pencha vers son oreille pour lui parler. Personne ne sut jamais ce qu’elle lui dit, mais la caméra montra très clairement que les lèvres de de Villiers remuaient : il lui murmurait quelque chose.

Dantec était rentré dans le champ de vision. Il avait sorti un couteau de sa botte, avait lacéré sa manche. Visiblement il voulait en faire un garrot, avant de s’apercevoir qu’un garrot au cou n’était pas la solution qui convenait. Il fit alors de son mieux pour que personne ne vienne bousculer le blessé, il écartait sans ménagement aucun toute personne qui aurait pu être un danger potentiel.

La scène dura plus d’une minute puis une équipe de pompiers vint, enfin, avec une civière. Avant qu’ils ne s’affairent pour transporter le corps, il y eu, en plein écran, une vision de Ségolène, le chemisier maculé de sang, la tête du blessé dans les mains, et levant au ciel un regard suppliant de souffrance et d’espoir.

 

Une nouvelle Madone était née.

 

La photo fit le tour du monde. Ségolène fut une star mondiale en même temps qu’elle disparut complètement de la scène publique. Tout ce que l’on savait, c’est qu’elle avait usé de toute son influence pour avoir une chambre d’infirmière pour elle et une pour Dantec. Les bruits disaient que, dès que le député fut déclaré hors de danger, les trois passaient tout leur temps ensemble.

 

Quelques temps plus tard, Ségolène Royal annonça sa démission du Parti Socialiste et la création avec Philippe de Villiers et Maurice Dantec d’un nouveau parti : « Patrie Fraternelle ».

 

Une semaine plus tard, elle demanda publiquement François Hollande en mariage !

 

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